On encourage les filles à devenir mécaniciennes, ingénieures, mais en fait-on suffisamment pour que des garçons deviennent assistants dentaires ou travailleurs sociaux?

Martine Letarte LA PRESSE

François Latour a fait son baccalauréat en enseignement au primaire. Il se souvient de s'être fait conseiller de toujours laisser sa porte ouverte lorsqu'il rencontrait un élève. «On a le préjugé que les gars sont des agresseurs, qu'ils sont dangereux, alors que pour les filles, on ne se pose pas la question», affirme celui qui est finalement devenu conseiller d'orientation.

Il n'est pas le seul homme à avoir tourné le dos à l'enseignement. Gilles Tremblay, directeur du programme de maîtrise en service social à l'Université Laval et auteur de plusieurs recherches sur la condition masculine, remarque que le ratio d'enseignants masculins a diminué ces dernières années au Québec. «Il est passé au secondaire d'environ 46% en 2000 à 38% en 2010. Au primaire, c'était environ 15% en 2000 contre 13% en 2010», précise-t-il.

Les préjugés sont aussi nombreux pour les éducateurs en garderie. «Au milieu des années 2000, un certain nombre de CPE refusaient d'embaucher des hommes, car ils avaient peur des abus», affirme M. Tremblay.

La société québécoise a fait du chemin depuis, mais il demeure ardu pour les hommes d'aller vers des métiers non traditionnels.

«Dans le DEP assistance dentaire par exemple, les hommes sont pratiquement inexistants, indique François Latour. Si un jeune souhaite pratiquer le métier, est-ce qu'il aura envie de s'inscrire au programme? Et ensuite, aura-t-on envie de l'embaucher? On a beau aimer le travail, ce n'est pas une situation facile.»

«Parfois, le fait d'être le seul homme dans un environnement de travail peut donner droit à quelques privilèges, remarque Gilles Tremblay. Par contre, ça donne des milieux de travail étranges. À la pause café, on discute de sujets plus féminins; la place du gars n'est pas évidente à trouver. Plus le milieu de travail est équilibré, plus la dynamique est intéressante.»

Pistes de solutions

La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) a réalisé le document Le décrochage et la réussite scolaire des garçons: déconstruire les mythes, rétablir les faits. Elle y avance que l'idée que les hommes fuiraient l'enseignement, car c'est un monde de femmes, relève du mythe.

On y cite une étude de la Commission européenne dans une trentaine de pays qui dit que l'explication la plus plausible de la faible présence des hommes en éducation tient à ce «que l'enseignement est fortement associé à la notion de soin». «Ce constat a tout son sens dans la mesure où plus on avance dans le système d'éducation, plus les élèves vieillissent et plus les hommes sont nombreux en enseignement», peut-on lire dans le document.

Gilles Tremblay remarque que le préjugé disant que ce sont les femmes qui sont de bonnes soignantes est très fort.

«Il faut mieux faire connaître que les hommes aussi peuvent être de bons soignants, affirme-t-il. La Norvège a un projet pilote pour favoriser la présence d'hommes dans les services de garde, et on pense l'instaurer aussi en enseignement primaire et secondaire parce que les modèles masculins sont importants pour le développement des enfants.»

François Latour, qui travaille au Carrefour jeunesse-emploi Bourrassa-Sauvé, à Montréal-Nord, croit qu'on devrait trouver des façons de valoriser les hommes qui pratiquent des métiers non traditionnels pour qu'ils deviennent des modèles.

«Les gars viennent souvent me rencontrer en me disant qu'ils veulent être électriciens ou plombiers parce que ce sont les métiers les plus connus, des métiers payants, des métiers «de gars». Ce serait important qu'ils voient les autres choix qui s'offrent à eux.»

Le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) organise chaque année le concours Chapeau, les filles! pour souligner la volonté et le travail des femmes inscrites à un programme de formation professionnelle et technique traditionnellement masculin.

Est-ce que le Québec est mûr pour lancer un concours «Chapeau, les gars!» ? Le MELS n'a pas donné suite aux demandes de La Presse pour commenter la question, mais Gilles Tremblay appuierait une telle initiative.

«Tout en gardant Chapeau, les filles! précise-t-il, parce qu'il reste encore beaucoup à faire auprès des femmes.»

Gilles Tremblay a relevé qu'une attention particulière a été portée aux noms des programmes.

«Par exemple, l'informatique attire très peu de femmes, mais la Norvège a rebaptisé un programme d'études «informatique et environnement» et le ratio de filles a beaucoup augmenté. Adapter un nom de programme pour lui donner une allure moins stéréotypée peut jouer même si le contenu demeure semblable.»