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Libre-échange: Chrystia Freeland fière de ne pas avoir «capitulé»

Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères du Canada... (Photo Patrick Sanfaçon, La Presse)

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Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères du Canada

Photo Patrick Sanfaçon, La Presse

Chrystia Freeland a été vilipendée par Donald Trump, décriée par les négociateurs américains et critiquée par l'opposition à Ottawa. Mais après 14 mois de pourparlers marqués par plusieurs moments de « drame », la ministre des Affaires étrangères a l'impression de pouvoir dire mission accomplie. Le Canada conservera son accès privilégié au marché américain grâce à l'accord commercial conclu in extremis avec Washington dimanche dernier.

Il y a eu une première date butoir le 31 décembre 2017. Suivie d'une autre à la fin mars, puis d'une autre à la mi-avril, et ensuite d'une demi-douzaine d'autres échéances fixées par Washington pour finir de renégocier - le fusil sur la tempe - l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Le Canada aura finalement attendu à quelques heures de l'ultime limite, dimanche soir dernier, pour consentir à un nouveau traité. En entrevue avec La Presse, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland dit ne pas regretter une seule seconde d'avoir pris son temps dans cette négociation, même si cela a irrité au plus haut point l'administration de Donald Trump. Bien au contraire.

« Ça n'a pas seulement été bénéfique, c'était essentiel », a fait valoir Mme Freeland vendredi, dans son premier entretien accordé à un quotidien depuis la conclusion de l'Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC).

L'élue torontoise insiste : jamais Ottawa n'a « accepté » les nombreuses dates butoirs dictées par la Maison-Blanche pendant ces longs et rocambolesques pourparlers étalés sur 14 mois. Le gouvernement Trudeau a attendu sciemment jusqu'à la toute dernière minute pour acquiescer à ce qui allait devenir l'Accord États-Unis-Mexique-Canada, dimanche, sachant que l'administration Trump devait signer vite une entente en prévision des élections de mi-mandat américaines qui approchaient à grands pas.

« C'était un échéancier réel pour les Américains, peut-être moins réel pour nous, alors il s'est créé une bonne situation pour nous en fin de semaine, a fait valoir la ministre. C'était une fenêtre pour conclure un accord qui était favorable pour le Canada. »

« Depuis la fin août, j'étais convaincue que [dimanche soir] serait le moment », a ajouté Mme Freeland pendant un long entretien réalisé entièrement en français, dans un hôtel du centre-ville de Montréal.

CONTEXTE PROTECTIONNISTE

Si tout se déroule comme prévu, l'AEUMC remplacera au cours de la prochaine année l'ALENA, souvent décrit comme le « pire accord commercial de tous les temps » par Donald Trump. La conclusion de ce nouveau traité a soulevé une vaste levée de boucliers chez les producteurs laitiers du Canada, et de nombreux critiques ont accusé le gouvernement Trudeau d'avoir fait trop de concessions et abdiqué une partie de sa souveraineté aux mains de Washington. L'opposition s'est déchaînée toute la semaine à Ottawa à ce sujet.

Chrystia Freeland semble bien consciente du travail « après-vente » qu'elle devra faire relativement à l'AEUMC. La veille de son entrevue avec La Presse, elle participait à l'enregistrement de l'émission Tout le monde en parle. En dépit des accusations qui promettent de continuer de fuser, elle reste toutefois persuadée que la conclusion de l'AEUMC constitue une grande victoire pour le Canada - surtout dans le contexte géopolitique actuel.

« Nous devons nous souvenir que nous avons fait ces négociations dans le moment le plus protectionniste de ma vie, peut-être le plus protectionniste de la période d'après-guerre. Ce n'était pas facile. »

- Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères du Canada

« Et le fait que les Canadiens vont maintenir un accès privilégié au marché américain, qui est si important pour nous, et qui est le plus grand marché dans le monde, dans une période de protectionnisme si forte, c'est une très grande réussite. »

DEMANDES « EXTRÊMES »

L'ancienne journaliste globe-trotter, qui a notamment occupé de hautes fonctions au Financial Times et chez Thomson Reuters, rappelle que la renégociation forcée de l'ALENA a commencé sur une très mauvaise note. Les demandes initiales de la Maison-Blanche étaient « extrêmes », souligne-t-elle, à tel point que bien des analystes doutaient de la volonté réelle de l'administration Trump de conclure une entente.

« C'est facile maintenant de l'oublier, mais au début, les Américains ont demandé au Canada d'abolir la gestion de l'offre, ils ont demandé que les voitures contiennent 50 % de contenu américain et ils ont demandé une clause crépusculaire [disposition de réexamen] de cinq ans », énumère-t-elle.

Parmi les autres exigences qui ont fait sursauter les négociateurs canadiens et mexicains, Washington souhaitait l'abolition totale du mécanisme indépendant de règlement des différends commerciaux prévu dans l'ALENA (le chapitre 19). En prime, les Américains voulaient faire sauter « l'exception culturelle », ce qui aurait pu empêcher Ottawa de continuer à soutenir des institutions comme Téléfilm Canada.

Tous ces éléments ont finalement été préservés au sein de l'AEUMC. Washington a plié à la toute dernière minute sur les points les plus inacceptables pour Ottawa - le chapitre 19 et l'exception culturelle -, ce qui a permis le grand déblocage de dimanche.

GRINCEMENTS DE DENTS

Chrystia Freeland et son équipe d'une quarantaine de négociateurs sont restés « courtois », mais « fermes », à toutes les étapes des pourparlers. Pendant notre entrevue, la ministre de 50 ans a cité à deux reprises, avec une fierté manifeste, un article du Wall Street Journal qui fait état de la réputation d'« intransigeance » des négociateurs canadiens, qui « n'ont pas capitulé ».

« Avant de prendre les positions fermes à la table de négociation, j'ai toujours téléphoné au premier ministre pour lui dire que ma recommandation était de faire ça, et aussi l'avertir que ça pourrait créer des problèmes. Il a toujours été absolument prêt à prendre cette position ferme. Et à la fin, les Américains ont compris que c'était la position du gouvernement du Canada. »

- Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères du Canada

Cette pugnacité a fait grincer des dents à Washington, où Chrystia Freeland et son équipe devaient constamment se battre contre des partisans de la politique « America First » de Donald Trump. Diverses sources de la Maison-Blanche ont confié à différents médias qu'elles étaient excédées par le caractère et les demandes de la ministre Freeland, qui a insisté pour faire inclure des dispositions dites progressistes sur l'environnement ou les droits des travailleurs, alors que les enjeux centraux n'étaient toujours pas réglés.

Mme Freeland dit avoir réagi avec « équanimité », ou flegme, aux réactions d'agacement qu'elle a suscitées.

« J'étais et je suis toujours consciente du fait que je suis payée en dollars canadiens, a-t-elle lancé. Et les seules [personnes] qui sont importantes pour moi sont les Canadiens et les Canadiennes. La seule bonne opinion qui importe pour moi est la leur. J'ai une famille qui est très importante pour moi, et tout l'amour qui est nécessaire pour moi sur le plan psychologique, je le trouve à la maison. »

La ministre dit avoir reçu de nombreuses marques d'appui de citoyens tout au long de ces négociations. Des gens l'arrêtaient dans la rue, lui envoyaient des fleurs ou encore des chocolats « canadiens ». Pendant l'entretien avec La Presse, Chrystia Freeland a sorti de son sac à main une petite carte envoyée par une Canadienne « dévouée », qui l'implorait de rester « ferme ».

PRODUCTEURS LAITIERS

Peu après notre entrevue, Chrystia Freeland a pris le chemin de Toronto, où elle allait préparer un repas pour ses trois enfants âgés de 9, 13 et 17 ans avec « beaucoup de fromage canadien ». Elle admet ne pas se souvenir de la dernière fois où elle a pu cuisiner pour les siens, tant la négociation des 14 derniers mois a monopolisé ses énergies.

L'un des grands défis du gouvernement Trudeau au cours des prochains mois sera justement d'établir un mécanisme de compensation financière « juste et équitable » pour les producteurs laitiers canadiens. Ceux-ci ne décolèrent pas en raison des quotas de 3,6 % qui seront accordés aux exportateurs américains, une part un peu plus élevée que celle qui avait déjà été cédée dans le cadre du Partenariat transpacifique l'an dernier.

Quant aux producteurs d'acier et d'aluminium, qui sont toujours frappés de surtaxes de 25 % et 10 % décrétées par Washington en invoquant des craintes pour la « sécurité nationale », Chrystia Freeland persiste à dire qu'il s'agit d'un enjeu « complètement séparé » de la conclusion de l'AEUMC. Elle rappelle que des plaintes ont déjà été déposées au tribunal de l'ALENA et à l'Organisation mondiale du commerce. Et prévient que d'autres disputes risquent de survenir, AEUMC ou pas.

« Les Canadiens ne doivent pas penser qu'avoir un accord signifiera que c'est la fin de tous les enjeux commerciaux entre les États-Unis et le Canada. La vie continuera, et nous continuerons d'avoir des enjeux. »

Perte de souveraineté ?

Une disposition enfouie dans les milliers de pages de l'AEUMC a suscité de vives critiques envers le gouvernement cette semaine. En vertu de l'article 32.10, les pays membres du traité devront informer leurs partenaires au moins trois mois avant de commencer des négociations de libre-échange formelles avec un pays à l'économie dirigée, comme la Chine. Le texte d'une éventuelle entente devra être présenté aux deux autres membres de l'AEUMC au moins un mois avant sa signature. Tant les partis d'opposition que des experts en commerce international ont accusé le gouvernement Trudeau d'avoir abandonné une partie de sa « souveraineté » aux mains des Américains. Chrystia Freeland rejette ces critiques virulentes. Elle fait valoir qu'il a toujours été possible pour les pays membres de l'ALENA de quitter l'accord avec un préavis de six mois. Elle reconnaît cependant que l'article 32.10, qui permettra à Washington d'afficher un front nord-américain uni dans son combat commercial contre la Chine, « n'était pas notre idée ».




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