À 74 ans, Yves Fortier réalise présentement un rêve de jeunesse à Vancouver: participer aux Jeux olympiques. Pas en ski alpin comme dans ses rêves d'enfance, mais comme juge du Tribunal arbitral du sport. Sa tâche est exigeante, mais entre deux litiges, l'un des avocats les plus réputés du Québec a droit aux meilleurs billets olympiques en ville.

Mis à jour le 18 févr. 2010
Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

Le curriculum vitae d'Yves Fortier est impressionnant. Probablement l'un des mieux garnis de la communauté juridique québécoise. Ambassadeur du Canada à l'ONU, président du Conseil de sécurité de l'ONU, président du conseil d'administration d'Alcan, président émérite de son cabinet Ogilvy Renault, récipiendaire du titre de meilleur avocat au monde en arbitrage international par le prestigieux magazine American Lawyer.

> Notre journaliste sur Twitter : twitter.com/vincentbp

Et maintenant, à 74 ans, arbitre aux Jeux olympiques de Vancouver. «C'est un mandat très important dans ma vie professionnelle», précise Yves Fortier, associé au cabinet Ogilvy Renault à Montréal.

Durant les Jeux olympiques, Yves Fortier et ses neuf collègues du Tribunal arbitral du sport (TAS) entendent bien sûr les cas de dopage, qui constituent la moitié de leur charge de travail, mais aussi des questions de nationalité, d'admissibilité des athlètes et d'intégrité des équipements techniques. Les membres du TAS ne substituent pas leurs notes à celles des juges en patinage artistique ou encore leurs calculs à ceux des chronométreurs en patinage de vitesse. «Le rôle de l'arbitre du TAS n'est pas de vérifier le temps au chronomètre mais de vérifier si le chronomètre n'était pas entaché d'une irrégularité», illustre Yves Fortier.

Comment Yves Fortier, habitué aux litiges commerciaux de plusieurs milliards de dollars, s'est-il retrouvé à se pencher sur des cas de dopage et d'autres litiges du mouvement olympique? C'est la faute de son ami Richard Pound, avocat montréalais du cabinet rival Stikeman Elliott, qui est membre du Comité international olympique. À sa suggestion, Yves Fortier a offert ses services au TAS il y a un peu plus d'une décennie. Il est maintenant l'un de ses membres les plus aguerris, arbitrant trois ou quatre dossiers par année.

Outre la rapidité des délais, Yves Fortier ne voit pas beaucoup de différences entre ses fonctions au TAS à temps partiel et sa pratique en arbitrage international commercial à temps plein. «Si l'athlète est suspendu par sa fédération, il veut que son appel soit entendu le plus rapidement possible, dit Yves Fortier. Mais un différend, c'est un différend. Une partie dit blanc, l'autre partie dit noir.»

Au fil des ans, Yves Fortier a jugé plusieurs causes marquantes de dopage, notamment celle du sprinteur américain Tim Montgomery, ancien détenteur du record du monde au 100 mètres. Le dossier Montgomery a fait jurisprudence en droit sportif puisque le sprinter américain a été condamné pour dopage uniquement sur la base de témoignages. Il n'avait échoué aucun test antidopage. «Nous nous sommes basés sur les témoignages d'autres athlètes qui ont eu des conversations avec M. Montgomery au sujet de la prise de substances interdites», dit Yves Fortier.

Une deuxième expérience olympique

En 2002, Yves Fortier obtient la consécration dans le milieu juridique sportif: une nomination à la chambre olympique du TAS pour les Jeux de Salt Lake City. Après avoir passé son tour à Turin en 2006, Yves Fortier est de retour au sein de la chambre olympique du TAS à Vancouver. «C'est la Cour suprême du mouvement olympique», dit-il.

Les conditions de travail des arbitres de la chambre olympique sont particulières, surtout pour des avocats de renommée internationale. Ils ne sont pas rémunérés, doivent rester à moins d'une heure de route des salles d'audience, être disponibles 24 heures sur 24, sept jours sur sept, et rendre leurs décisions en moins de 24 heures. «Il y a beaucoup de piquant, dit Yves Fortier. C'est très stimulant professionnellement. Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui participent aux Jeux olympiques s'y préparent toute leur vie. Ils espèrent remporter une médaille et ils comptent sur nous pour préserver l'intégrité et l'efficacité du système.»

En retour, les juges olympiques sont logés et nourris. Le CIO met à leur disposition un chauffeur et surtout, les meilleurs billets pour les compétitions sportives quand les juges ne siègent pas. C'est ainsi qu'à Salt Lake City, Yves Fortier a assisté au match de la médaille d'or de hockey masculin à quelques sièges du directeur de l'équipe canadienne, un certain Wayne Gretzky...

À 74 ans, Yves Fortier sait très bien que les Jeux de Vancouver seront probablement ses derniers. Celui qui, enfant, rêvait de participer aux Jeux olympiques en ski alpin n'a qu'un seul regret: que les pistes de ski à Vancouver soient situées à plus d'une heure des salles d'audience du TAS - et par conséquent interdites d'accès aux juges olympiques. «À Salt Lake City, le centre de ski était suffisamment près pour que nous puissions skier entre les audiences, dit-il. Je n'aurai pas cette chance à Vancouver.»