Le dollar canadien s'est apprécié de presque deux cents hier.

Rudy Le Cours

La dette colossale que doit financer Washington amène beaucoup d'investisseurs à bouder le marché obligataire américain, ce qui affaiblit le billet vert et propulse le huard par ricochet.

Notre monnaie a bondi de 190 centièmes à hauteur de 91,60 cents US. Elle s'est appréciée de 8,8% au cours du mois. Il faut remonter à l'entrée du Canada dans la guerre coréenne en 1950 pour retrouver pareille poussée qui fait sourciller les autorités politiques et monétaires.

«Ça nous préoccupe toujours beaucoup quand le dollar canadien fluctue rapidement et c'est plutôt rapide depuis les dernières semaines, a commenté le ministre des Finances Jim Flaherty à Toronto hier. Je sais que le gouverneur de la Banque du Canada surveille la situation.»

La Banque reconduira jeudi son taux directeur à 0,25%. Les observateurs espèrent qu'elle se prononce sur l'appréciation de notre monnaie car son scénario économique d'avril misait sur sa stabilité relative aux environs de 80 cents US.

Certains analystes croient même que sa présente poussée le mènera jusqu'à la parité pendant un certain temps, d'ici la fin de l'année.

«Notre prévision s'appuie en partie sur le fait que le dollar américain perdra de son attrait comme valeur refuge et comme point de chute de l'inversion de l'effet de levier et en partie sur l'idée que la situation canadienne est attirante d'un point de vue fondamental», expliquait hier Eric Lascelles, économiste en chef et stratège chez TD Valeurs mobilières. Il précise qu'il s'agit cependant d'un phénomène transitoire.

«L'appétit pour le risque revient. La peur est temporaire, mais la cupidité dure plus longtemps», renchérit Hughes Lajeunesse, vice-président principal, change chez BNP Paribas Canada. Basé à Londres, le cambiste en chef de la banque française, Hans-Guenter Redecker, prévenait ses clients la semaine dernière de ne pas rater le rallye du huard qui profite aussi de la remontée du prix des produits de base et de la solidité de son système financier. «Parmi les autres points qui le favorisent, il y a le déficit budgétaire américain de 12% (du PIB) pour stabiliser le système financier et stimuler l'économie. Celui de 3% du Canada paraît petit en comparaison, écrit-il. Nous demeurons convaincus que le billet vert restera faible durant l'été.»

Le désintérêt grandissant pour le billet vert ne s'explique pas seulement par le regain d'appétit pour le risque. Le financement de la dette américaine inonde le marché de titres du Trésor au point de les rendre de plus en plus indigestes aux yeux des acheteurs habituels de Treasuries. La dette devra davantage être financée à l'interne.

Si les ménages renouent avec les bienfaits de l'épargne, ils se cherchent aussi les rendements en principe plus élevés des marchés boursiers. Le Trésor devra les attirer en consentant des taux plus élevés.

Or, les taux d'intérêt hypothécaires évoluent en parallèle des taux obligataires, avec un écart. Pour empêcher ces derniers de grimper trop vite au point de compromettre une relance fragile du marché de l'habitation, la Réserve fédérale achète directement une part des nouvelles émissions du Trésor. Elle s'est engagée à le faire jusqu'à concurrence de 300 milliards, mais elle devra peut-être faire davantage.

Cette politique de monétisation de la dette équivaut à imprimer de l'argent. Cela affaiblit le billet vert et refroidit davantage l'appétit des acheteurs étrangers d'obligations.

Voilà qui explique en partie pourquoi les taux sur les obligations américaines ont bondi cette semaine au moment où Washington lançait de nouvelles émissions dépassant les 100 milliards. L'écart entre les taux de deux ans et de 10 ans a grimpé jusqu'à 275 centièmes, du jamais vu en six ans, ce qui a de quoi inquiéter la Fed. «À moins d'une rechute des cours boursiers, il serait surprenant que les taux obligataires de 10 ans revisitent le creux de 2,03% atteint en décembre, mais à 3,75% le niveau actuel ne semble pas refléter la réalité», jaugent François Dupuis et Martin Lefebvre, économistes chez Desjardins, dans la dernière livraison du mensuel La Courbe de rendement.