Le Canada et le Salvador sont des pays très différents qui ont quelque chose en commun : deux politiciens convaincus que les cryptomonnaies, le bitcoin surtout, sont un moyen de libérer la population des contraintes du système financier.

Publié le 4 avril
Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

Celui qui aspire au poste de premier ministre du Canada, Pierre Poilievre, est très remonté contre la Banque du Canada et la politique monétaire en général. Il promet, s’il dirige le pays, de généraliser l’usage du bitcoin et des autres cryptomonnaies dans toutes les transactions dans le but de mettre les Canadiens à l’abri de l’inflation créée, dit-il, par les achats massifs d’obligations du gouvernement fédéral par la banque centrale pour soutenir l’économie pendant la pandémie.

Si ça arrive, ce serait la première fois qu’un pays met sa banque centrale en concurrence avec un autre système financier officiel. Malgré leur popularité, les cryptomonnaies sont sous la loupe d’un nombre croissant de gouvernements, qui veulent en réglementer l’usage. Des pays comme la Chine les ont carrément interdites et d’autres ont créé leur propre monnaie numérique avec la technologie de la chaîne de blocs.

Le Salvador est jusqu’à maintenant le seul pays à avoir fait du bitcoin sa monnaie nationale. Son président, Nayib Bukele, mise gros sur l’avenir du bitcoin.

Il veut créer de toutes pièces une ville pour accueillir les mineurs de bitcoin dans une communauté où il n’y aurait ni taxes ni impôts. Le gouvernement salvadorien veut émettre 1 milliard de dollars américains en obligations en bitcoins pour construire sa Bitcoin City, une ville avec tous les services située à proximité d’un volcan qui l’alimenterait en énergie géothermique parce que le minage de bitcoins nécessite énormément d’énergie.

PHOTO JOSE CABEZAS, ARCHIVES REUTERS

Le président du Salvador, Nayib Bukele

Le Salvador a abandonné sa devise nationale, le colón, en 2001, pour le dollar américain. Il ne contrôle plus aucun outil de politique monétaire. En adoptant le bitcoin comme monnaie nationale, l’argument du gouvernement pour convaincre la population était d’abord économique. Le bitcoin permet aux expatriés de transférer de l’argent sans frais à leurs familles restées au pays, ce qui représente une source de revenus très importante pour les Salvadoriens.

Expérience encore jeune

L’expérience salvadorienne est encore trop jeune, soit un peu plus d’un an, pour en tirer des conclusions. Mais les transactions en bitcoins sont encore marginales dans ce pays de 6,5 millions d’habitants, pauvre et très endetté, rapportent les médias locaux. Ça n’empêche pas le président de poursuivre son pari ambitieux de faire de son pays la capitale mondiale du bitcoin. Mais il risque de se heurter à la dure réalité.

Celle du Fonds monétaire international (FMI), pour commencer. Le Salvador bénéficie de l’aide internationale et a besoin de l’appui du FMI pour continuer de fonctionner et d’honorer ses obligations. Or, le FMI a carrément demandé au gouvernement salvadorien de faire marche arrière et de retirer le statut de monnaie nationale accordée au bitcoin.

Les avantages du bitcoin pour la population, c’est-à-dire l’accès à un système d’échange sans frais, sont peu de choses en comparaison des risques associés aux cryptomonnaies, explique le FMI dans un rapport récent sur le Salvador.

Le bitcoin et les autres cryptomonnaies sont un canal parallèle qui permet de faire toutes sortes de transactions dans l’anonymat le plus complet. Elles peuvent servir à financer toutes sortes d’activités, y compris l’évasion fiscale et le terrorisme, souligne le FMI.

Mais pour la population du Salvador, le plus grand risque est la volatilité du bitcoin, qui peut enrichir quelqu’un et le ruiner dans un très court laps de temps. En cas de chute rapide de la valeur du bitcoin, le gouvernement devrait s’endetter davantage pour assurer la convertibilité du bitcoin en dollars américains, prévient le FMI.

En somme, le Salvador a peut-être la possibilité de s’enrichir avec le bitcoin, mais il peut tout aussi bien faire faillite.

Depuis un an, le bitcoin est passé d’un sommet de 68 789 $ US à un creux de 28 893 $, et valait vendredi aux alentours de 46 200 $ US. Pour se mettre à l’abri de l’inflation, ce n’est certainement pas idéal. Ce n’est pas non plus un moyen pour reprendre le contrôle de la monnaie, comme le dit l’aspirant à la direction du Parti conservateur du Canada, puisque le bitcoin fluctue davantage que toutes les devises et pour toutes sortes de raisons le plus souvent obscures.

M. Poilievre dit vouloir faire du Canada « le pays le plus libre de la Terre » avec les cryptomonnaies. Au Salvador, M. Bukule veut faire du sien le paradis du bitcoin. Canada et Salvador, même combat ? On aura tout vu.

Lisez le texte du FMI (en anglais)

En savoir plus

  • 9 pays
    C’est le nombre de banques centrales qui ont créé leur propre monnaie numérique avec la technologie de la chaîne de blocs. Des projets pilotes sont en cours dans 14 pays et plusieurs autres, dont le Canada, étudient cette possibilité.
    source : ATLANTIC COUNCIL