Ça tombe bien, quand même. Au beau milieu d’une « récession au féminin », Ottawa nous propose, pour la première fois de son histoire, un budget rédigé par une femme. Et ça paraît autant dans le ton que dans les mesures annoncées.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Avez-vous vu Chrystia Freeland aux nouvelles ou sur Twitter dimanche ? Debout, dehors, elle a présenté les nouveaux souliers qu’elle s’est procurés pour présenter son budget.

Elle a choisi des escarpins noirs avec un petit côté original, vendus par une entrepreneure de sa circonscription. Et que portait la ministre des Finances pendant cette vidéo ? Non pas un veston classique, mais plutôt un t-shirt noir sur lequel était inscrit en lettres majuscules « Je parle féministe ». Un collier de perles à double rang ajoutait une touche de raffinement à ce look inhabituel et assumé.

Le budget Freeland est conforme à son image percutante de la veille.

TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE CHRYSTIA FREELAND

Chrystia Freeland montre ses souliers dans une vidéo publiée sur son compte Twitter le 18 avril.

D’abord, il parle beaucoup aux femmes. Le mot « féministe » y apparaît même 18 fois.

« Le budget de 2021 présente un plan de croissance et d’emploi qui est fondamentalement féministe », écrit carrément la ministre.

Elle rappelle que « les femmes ont été frappées plus tôt et plus fort » que les hommes par la pandémie. Elles regagnent leur emploi moins vite, et ce sont surtout elles qui écopent lorsqu’une classe, une école ou une garderie ferme.

« Depuis bien trop longtemps, le travail des femmes, rémunéré ou non, a été systématiquement dévalué par l’économie et la société », nous rappelle tristement la ministre.

Depuis un an, 16 000 femmes ont quitté complètement la population active, au pays. En revanche, 91 000 hommes l’ont intégrée. Ces « répercussions disproportionnelles sur les femmes » ont mené de nombreux experts à parler d’une « récession au féminin ».

Pour améliorer le sort économique des femmes et, par ricochet, du pays, Ottawa propose comme prévu un Plan pancanadien d’apprentissage et de garde des jeunes enfants calqué sur celui du Québec. Le but est de ramener les frais de garde à 10 $ par jour, en moyenne, d’ici 2026.

Imaginez, à Toronto, le tarif mensuel médian est de 1578 $ contre… 181 $ à Montréal.

Québec aura un droit de retrait avec compensation financière. Espérons que le gouvernement Legault utilise la somme pour accélérer la création de places, qui est au ralenti pour cause de procédurite aiguë. L’angoisse chez les parents a assez duré.

Il était grand temps qu’Ottawa agisse. Surtout que l’exemple québécois fait ses preuves depuis deux décennies pour stimuler l’économie.

Chrystia Freeland avait… 2 ans lorsque la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme a exhorté le Canada à établir un système universel de garde d’enfants.

C’était il y a 50 ans, très exactement.

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La ministre des Finances fait aussi preuve d’empathie envers les aînés. Ceux-ci ont particulièrement souffert de la pandémie, et le gouvernement a échoué à les protéger adéquatement, dit-elle en s’excusant. « Nous avons une grande dette envers nos aînés. Il s’agit là d’un remboursement partiel. »

En août, Ottawa versera 500 $ aux pensionnés de la Sécurité de la vieillesse de 75 ans et plus. Et en juillet 2022, une hausse de 10 % d’un coup de la prestation sera consentie. Pas moins de 3,3 millions de personnes touchant la prestation intégrale auront alors droit à 766 $ de plus par année.

On crée ainsi deux catégories de retraités, en fonction de leur âge. Cela soulève certaines questions. Mais chose certaine, cette marge de manœuvre est nécessaire pour beaucoup.

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Celle qui a eu le difficile mandat de renégocier l’accord de libre-échange avec l’administration Trump peut aussi se montrer compatissante. Elle se désole que « les pires répercussions économiques de la pandémie ont été subies par ceux qui pouvaient le moins se le permettre ».

Les statistiques le prouvent : les travailleurs à faible salaire ont été bien plus nombreux à perdre leur gagne-pain que les riches.

Pour aider un million de moins nantis, Ottawa propose de bonifier l’Allocation canadienne pour les travailleurs. Actuellement, un travailleur qui gagne le salaire minimum et qui travaille à temps plein ne touche pas un sou de cette prestation. Avouez que c’est curieux. Cela sera corrigé.

La bonification proposée doit sortir « près de 100 000 personnes de la pauvreté » en augmentant les seuils de revenus au-delà desquels l’allocation tombe à zéro.

« Je suis convaincue que tous les Canadiens seraient d’accord pour dire que personne qui travaille à temps plein dans notre pays exceptionnel ne devrait vivre dans la pauvreté », conclut Mme Freeland.

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Les personnes handicapées ne sont pas oubliées par ce budget qui vise à « guérir les blessures économiques découlant de la récession ».

Les critères d’admissibilité au crédit d’impôt qui leur est destiné seront assouplis. Ottawa s’attend à ce que 45 000 personnes de plus y soient admissibles. Ce crédit compliqué aurait toutefois pu être simplifié.

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Si, d’un côté, la ministre des Finances veut panser les plaies de ceux qui souffrent, de l’autre, elle demande aux plus nantis de faire leur part dans la relance. Elle propose d’imposer une taxe de luxe sur certains véhicules à moteur.

La façon pleine de sous-entendus de faire cette annonce m’a fait sourire.

« Si vous avez été assez chanceux, assez intelligent ou assez travaillant pour vous permettre de dépenser 100 000 $ sur une voiture ou 250 000 $ sur un bateau – félicitations ! Et merci de partager un peu de cette bonne fortune pour aider à réparer les blessures causées par la COVID et à investir dans notre prospérité collective future. »

En plus, elle a le sens de l’humour, notre ministre résolument féministe.