Entendez-vous ce soupir de soulagement ? C’est la tension qui baisse à l’édifice Honoré-Mercier où loge le gouvernement du Québec.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Pour quiconque sait lire les chiffres, c’était évident : le retour à l’équilibre budgétaire d’ici cinq ans était devenu impossible. Du moins, pas sans réduire les dépenses ou hausser les impôts. Pas sans que le gouvernement caquiste viole ses engagements et se fasse des ennemis avant la prochaine campagne électorale.

Puisque la cible était inatteignable, il la change.

Le ministre des Finances Eric Girard avait déjà pris sa décision en décembre. Il l’a rendue publique jeudi. Le retour à l’encre noire se fera en 2027-2028, et non en 2025-2026 comme le prévoyait la loi.

Cela va aider le gouvernement caquiste à l’Assemblée nationale. Il sera plus difficile de l’accuser de préparer l’« austérité ».

Mais face à Ottawa, cela l’affaiblit. La menace de compressions avait au moins l’utilité de mettre de la pression sur le fédéral pour accélérer la hausse du transfert en santé.

Certes, le Québec n’abandonne pas le combat. Le budget contient d’ailleurs un document de 32 pages à ce sujet et la démonstration est limpide : les dépenses en santé augmentent plus vite que l’aide du fédéral, et ce déséquilibre menace la viabilité des provinces.

Mais M. Girard semble avoir compris comment ces négociations fonctionnent. Les provinces quémandent, puis le fédéral décide…

Penaud, il a avoué qu’il « serait surpris » d’obtenir la hausse annuelle réclamée de 6 milliards. Il n’y aura pas de sauvetage du fédéral pour éliminer le déficit québécois. Le report était donc inévitable.

Il faut dire que le terrain avait été labouré pour lui. À sa demande, des économistes ont formulé des recommandations sur la sortie de crise, et certains ont cautionné cette approche.

Même le Parti libéral du Québec, qui a piloté le pénible redressement budgétaire en 2015-2016, a demandé d’attendre jusqu’à 2027.

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M. Girard n’a pas la réputation d’être flamboyant, et son budget ne l’est pas. C’est un document tout en gris, qui fera la transition entre la pandémie et la relance.

Il se situe quelque part dans la grande flaque du centre politique.

Pour l’approche en finances publiques, il aurait pu être déposé par les libéraux ou péquistes.

En 2014, à part les solidaires, tous les partis voulaient retourner à l’équilibre dès l’an 1 de leur mandat. Le contexte était toutefois différent à l’époque – six ans après la crise économique, le Québec imprimait encore des budgets à l’encre rouge.

Cette fois, la crise a été plus douloureuse et elle n’est pas terminée.

Dans certains secteurs économiques, tous les emplois ont déjà été retrouvés. D’autres, comme la restauration et la culture, restent en panne ou redémarrent lentement.

M. Girard attend le retour au « plein emploi » en 2022 avant d’adopter des « mesures de résorption ». Cela aura aussi le grand mérite de retarder après la prochaine campagne électorale les mesures impopulaires…

Même si le retour à l'équilibre budgétaire est reporté, il ne sera pas pour autant facile à atteindre. Les dépenses en santé et en éducation suivront la hausse habituelle pour la fin de mandat. Celles des autres programmes seront toutefois gelées. En lisant le budget, il est difficile d’en évaluer les conséquences, mais de mauvaises surprises pourraient être trouvées.

Québec peut se consoler en se comparant.

Aux prises avec une dette en hausse constante depuis 15 ans, l’Ontario devra réduire ses dépenses par habitant en santé, de 12 % d’ici 2030. Cela va faire mal.

Et contrairement aux autres provinces, le Québec vise à équilibrer le budget après avoir cotisé au Fonds des générations, qui finance le remboursement de la dette. Avec une définition comptable normale, l’objectif serait atteint d’ici trois ans.

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Voilà pour le combien.

Pour le comment, les visions se contrastent davantage.

Quelques mesures du budget caquiste contenteront les autres partis. Par exemple, les sommes pour le tutorat sont encore plus grandes que ce qui était réclamé.

Mais il est difficile de dégager une vision d’ensemble du budget, à part sa prudence.

La transition est plus grise que verte.

Il y a peu de neuf pour une des crises de l’heure, la violence faite aux femmes. D’ailleurs, les fonds prévus dans le précédent budget ne s’étaient pas entièrement rendus à destination l’hiver dernier.

D’une part, la pandémie a réduit les moyens de l’État – elle a creusé un déficit structurel de six milliards. De l’autre, elle a révélé les trous dans le filet social, par exemple pour la santé mentale et les soins aux aînés.

C’est ce défi qui attend le gouvernement caquiste. Mais en repoussant l’équilibre budgétaire, il déplace ces décisions difficiles à plus tard. À un éventuel second mandat.

C’est responsable, mais commode aussi.