Il y a bien des choses que je n’ai jamais comprises dans la vision économique de Donald Trump. Mais une s’est imposée parmi toutes pendant ces quatre dernières années : sa lecture baroque des relations commerciales entre les pays et du rôle joué par les autres nations dans la prospérité américaine.

Publié le 23 janv. 2021
Marie-Claude Lortie
Marie-Claude Lortie La Presse

Par exemple, le gars n’arrêtait pas de dire des horreurs sur la Chine, ce pays qui, selon lui, volait les emplois manufacturiers américains. Pourtant, en même temps, il défendait un système économique qui a besoin, pour fonctionner, de reposer sur les bas coûts de production chinois. Walmart et Amazon se sont construits grâce à la main-d’œuvre asiatique bon marché. Et une grande partie de la prospérité américaine s’explique par son accès à des marchés étrangers pour écouler biens et services et par sa capacité d’aller chercher des coûts de production moindres ailleurs. Les républicains de Ronald Reagan misaient sur ça. D’où leurs accords de libre-échange avec le Mexique et le Canada que Trump a pourtant tout de suite voulu rouvrir comme si c’était la peste… Vous voyez une logique ?

Autre incohérence : Trump disait aussi presque chaque jour des choses innommables sur les migrants latino-américains cherchant désespérément à venir travailler aux États-Unis. Pourtant, une partie de l’économie américaine, en particulier le secteur maraîcher, ne peut tout simplement pas fonctionner sans ces travailleurs migrants, souvent sans papiers, qui acceptent de travailler pour des salaires dérisoires dans les champs alors que leur statut précaire les maintient dans la terreur et les empêche de revendiquer quoi que ce soit. Oubliez vos fraises et vos brocolis en janvier à prix accessible sans ces gens-là.

Ce que Trump disait ne correspondait nullement à la réalité et ne tenait nullement compte de la complexité des enjeux. Comme si son seul objectif était d’alimenter ressentiment et colère, comme si c’était le seul carburant dont une population puisse se nourrir.

Je me rappelle l’avoir entendu dire en 2018 à la radio américaine, aux nouvelles, alors qu’il était de passage au Wisconsin, que les producteurs laitiers voulaient plus que jamais un accès accru au marché canadien, tout en disant qu’on était un pays terrible. Et avoir entendu, dans les minutes suivantes, dans une émission d’affaires publiques, un reportage où les producteurs laitiers du Vermont disaient vouloir non pas un accès accru au marché canadien, mais plutôt un système de gestion de l’offre à la canadienne ! Un système où on assure des revenus raisonnables aux agriculteurs en contrôlant l’offre plutôt qu’en déversant des subventions sur un système de production déchaîné, où tant les vaches que les humains et la terre sont vidés de leurs ressources pour produire un lait dont on ne sait plus que faire. Et pour lequel on cherche donc désespérément des débouchés.

C’est cependant la logique de la surproduction subventionnée qui a primé et qui a amené les États-Unis à réclamer un accès accru au marché canadien quand l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a été renégocié et refondu en Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) en 2018. Et ce avec quoi on doit maintenant fonctionner.

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Mais assez parlé de Trump. Maintenant qu’il est sorti du portrait et que Joe Biden est arrivé à la présidence, que va-t-il se passer avec tout ça ? Comment est-ce que ce fervent amateur de crème glacée va voir, notamment, le secteur laitier ?

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Comment Joe Biden, fervent amateur de crème glacée va voir, notamment, le secteur laitier canadien ?

Est-ce que certains des dommages causés par Trump, notamment l’augmentation de 3,9 % (chiffre des Producteurs de lait du Québec) des exportations américaines de lait et de produits laitiers permises sur le marché canadien, pourront être réparés ?

« Le ton va changer, c’est clair », m’a répondu le président de l’Union des producteurs agricoles du Québec, Marcel Groleau, en entrevue téléphonique, quand je lui ai posé la question.

Ça va être plus diplomate, moins confrontant… Mais je ne m’attends pas à grand changement à part ça.

Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles du Québec

Rouvrir l’Accord Canada–États-Unis–Mexique ? Ce n’est pas dans les plans, croit le président de l’UPA. Et certainement pas souhaitable. Le risque de fragiliser encore plus le système de gestion de l’offre canadien est trop grand.

Parce que c’est ce système qui est toujours dans la ligne de mire des négociateurs américains. Peu importe ce que disent les fermiers du Vermont, avec leurs vaches. Nos quotas bloquent le lait américain, et ils n’aiment pas ça. Même les démocrates.

Donc, maintenant que Biden est au pouvoir, l’enjeu principal dans le secteur des accords commerciaux avec les États-Unis, croit Marcel Groleau, c’est ce qui va se passer avec l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), dont nos voisins devaient faire partie du temps des démocrates de Barack Obama, mais dont ils se sont retirés sous Trump.

« Maintenant, est-ce qu’ils vont vouloir se joindre au PTPGP et à quelles conditions ? », se demande M. Groleau.

Parce que là aussi, même si les États-Unis n’étaient plus à la table quand la dernière version du Partenariat a été conclue avec 10 pays bordant le Pacifique, dont le Japon, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, il y a eu des concessions du côté laitier. Une ouverture du marché protégé de 3,1 %, selon les chiffres des Producteurs de lait du Québec. (Les marchés de la volaille et des œufs, aussi dans un système de gestion de l’offre, ne font pas partie des secteurs convoités par les autres pays producteurs. Et on peut déjà vendre au Canada des produits de volaille transformés venus de loin. Vous vous rappelez les pâtés au poulet thaïlandais de St-Hubert ?)

Bref, est-ce que Biden va vouloir rouvrir l’entente ? Va-t-on demander plus du Canada ?

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Mais bien d’autres questions peuvent être posées.

Côté commerce international, est-ce que les États-Unis redevenus progressistes vont emprunter de nouvelles avenues et se mettre à poser des conditions liées à la protection de l’environnement et à la lutte contre les changements climatiques ? Est-ce que l’utilisation de pesticides va devenir un enjeu dans nos échanges commerciaux alimentaires ?

Est-ce que l’initiative Buy American de Joe Biden va faire mal à nos exportateurs, notamment de poisson ou de porc ?

Et comment est-ce que nos attitudes de consommation affectées, transformées par la pandémie, dont le nationalisme a été encore plus activé, vont se mélanger à tout ça ?

Quoi qu’il en soit, peut-être que Joe Biden et son équipe seront protectionnistes, peut-être qu’ils ne seront pas toujours parfaitement équitables dans leurs analyses des règles gouvernant nos échanges, sûrement qu’ils ne seront pas parfaits, mais une chose est sûre : ils ne seront pas imprévisibles, déconnectés, d’une mauvaise foi délirante, comme le président qui les a précédés.

Et ça, c’est déjà une vaste amélioration.