(Washington) Justin Trudeau a indiqué mardi que le Canada continuerait de se battre pour convaincre l’administration du président désigné Joe Biden des mérites de l’expansion de l’oléoduc Keystone XL jusqu’au golfe du Mexique.

James McCarten
La Presse Canadienne

Mais même cette défense acharnée du projet transfrontalier controversé, que M. Biden pourrait annuler dès mercredi, trahissait un certain aveu de défaite, mardi matin. Interrogé lors de sa conférence de presse quotidienne à Ottawa sur ce qu’il prévoyait de faire concrètement pour sauver le projet de 8  milliards US, le premier ministre s’est plutôt attardé sur ce qu’il avait déjà fait, y compris l’appel téléphonique à M. Biden après son élection en novembre.

Le premier ministre a ensuite expliqué que c’est Kirsten Hillman, l’ambassadrice du Canada aux États-Unis, qui relaie les pressions du gouvernement canadien « au plus haut niveau » dans l’entourage du président désigné, qui entrera en fonction à la Maison-Blanche mercredi. Ottawa souhaite mettre de l’avant les changements apportés au projet d’oléoduc initial et, de façon plus générale, les efforts renouvelés du Canada en matière de lutte au changement climatique.

Mais M. Trudeau a aussi reconnu mardi l’éléphant dans la pièce : l’équipe de campagne de M. Biden avait déjà promis en mai 2020 qu’elle ferait exactement ce que les documents de transition suggèrent pour mercredi. « Nous comprenons, bien sûr, que c’est un engagement que […] le candidat Joe Biden avait pris d’annuler cet oléoduc », a admis M. Trudeau.

Des documents de la transition à la Maison-Blanche, consultés par La Presse Canadienne, suggèrent qu’un décret présidentiel pourrait intervenir dès mercredi pour annuler les approbations au projet du président Donald Trump. Des groupes écologistes ont aussi appris que ce décret serait signé mercredi.

Les partisans du projet s’accrochent à l’espoir que le tollé qui s’ensuivra pourrait inciter l’entourage de M. Biden à leur accorder au moins une chance de le faire changer d’avis.

D’Obama à Biden

Le projet politiquement controversé, d’abord lancé en 2008, vise à acheminer plus de 800 000 barils supplémentaires par jour de bitume de l’Alberta jusqu’aux raffineries de la côte du golfe du Mexique, en traversant les États-Unis du nord au sud.

L’oléoduc transfrontalier est depuis longtemps un pilier de la stratégie du Canada pour stimuler les exportations de combustibles fossiles, en « faisant sortir » les ressources énergétiques souterraines de l’Alberta, province sans accès direct aux océans.

Keystone XL est également devenu un paratonnerre dans les deux pays pour le débat perpétuel entre changement climatique, croissance économique et dépendance persistante aux combustibles fossiles. En conséquence, cet oléoduc n’a jamais obtenu la faveur de l’administration démocrate de Barack Obama – qui incluait M. Biden, alors vice-président. Cette administration a ralenti le processus d’approbation pendant près de huit ans, à la grande frustration du premier ministre canadien de l’époque, Stephen Harper, pour finalement rejeter catégoriquement le projet en 2015.

Ottawa présente depuis des mois le projet Keystone XL à l’équipe Biden comme très différent et plus respectueux de l’environnement que l’original. Dans une tentative très tardive de gagner les faveurs de M. Biden, le propriétaire de l’oléoduc, TC Énergie, a confirmé dimanche un ambitieux plan visant à consacrer 1,7  milliard US dans un système d’exploitation à l’énergie solaire, éolienne et à batterie pour l’oléoduc, afin de garantir qu’il ne produira aucune émission d’ici 2030.

M. Trudeau a aussi plaidé mardi que l’approche du Canada à l’égard des changements climatiques, de manière plus générale, avait également évolué depuis l’annonce du projet initial. « Le Canada a beaucoup, beaucoup changé depuis que (M. Biden) était vice-président sous les années Harper, par rapport à notre leadership en matière de lutte contre les changements climatiques », a-t-il dit.

« J’espère que nous serons entendus (à la Maison-Blanche), que nos arguments seront pris en compte. »

Jason Kenney remercie Justin Trudeau

Justin Trudeau s’est entretenu mardi avec le premier ministre de l’Alberta Jason Kenney au sujet de Keystone XL.

Un résumé provenant du bureau du premier ministre indique que Justin Trudeau a déclaré à Jason Kenney que le Canada avait plaidé en faveur du projet, y compris récemment au président désigné Joe Biden.

Le premier ministre a précisé que les travailleurs de l’Alberta et de partout au Canada bénéficieront toujours du soutien du gouvernement.

« Le premier ministre Trudeau s’est dit impatient de travailler avec la nouvelle administration du président désigné Biden en vue de lutter contre les changements climatiques, de protéger les emplois et de faire croître l’économie », peut-on lire dans le communiqué.

Jason Kenney a publié sa propre déclaration, indiquant qu’il remerciait le premier ministre pour le soutien continu de son gouvernement au projet.

Il a déclaré qu’il avait exhorté le gouvernement fédéral à faire tout son possible pour transmettre un message clair au président désigné Joe Biden selon lequel l’annulation du permis de passage frontalier Keystone XL nuirait aux relations bilatérales entre le Canada et les États-Unis.

La campagne de relations publiques s’est également poursuivie mardi alors qu’une société de communications stratégiques basée à Washington, embauchée par le gouvernement de l’Alberta, a publié les détails d’un récent sondage visant à évaluer les attitudes du public envers Keystone XL aux États-Unis.

Le sondage en ligne de JDA Frontline Partners a été mené auprès de 1400 répondants sur une période de 10 jours qui s’est terminée lundi. Il suggère que près de la moitié des personnes interrogées soutiennent le projet, tandis que 24 % s’y opposent et 25 % ont déclaré ne pas savoir.

Le sondage suggère également que la question de l’effet potentiel de Keystone XL sur le changement climatique ne se classait pas très haut dans les priorités des répondants, loin derrière la pandémie de COVID-19 et l’état de l’économie américaine.

« Les électeurs ne pensent pas que ce soit une chose urgente », a déclaré le sondeur Matt George. « Et en termes d’impact potentiel, les électeurs ne pensent pas que l’annulation de ce permis aura un impact majeur sur la lutte contre le changement climatique. »

En effet, lorsqu’ils sont informés que la construction du pipeline est déjà en cours aux États-Unis, près des trois quarts des répondants-71 % –déclarent qu’elle devrait être achevée.

L’enquête en ligne ne peut pas se voir attribuer une marge d’erreur, car l’échantillonnage n’est pas fait au hasard.