Si le confinement vous a soudainement donné envie de vous faire un potager, allez-y.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Parce que le prix des fruits et légumes risque de subir une importante hausse dans les mois à venir.

Tout est encore flou, puisque personne ne peut prédire ni le climat ni les pénuries de main-d’œuvre ou la bonne marche, en ces temps de COVID-19 et de distanciation sociale, des programmes permettant aux travailleurs étrangers de venir aider les agriculteurs d’ici.

Personne ne peut non plus dire quel sera le comportement des consommateurs à court et à moyen terme, puisqu’ils sont nombreux à avoir subi des pertes de revenus importantes et à avoir transformé leurs habitudes, vu les inquiétudes causées par la crise de santé publique.

Mais dans cette mer de points d’interrogation, et après avoir discuté de la situation tant avec des agriculteurs d’ici qu’avec des économistes, dont un à Rome à la FAO, force est de constater que s’il y a un secteur qui risque de prendre un coup, c’est celui des fruits et légumes.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

« Tout est encore flou, puisque personne ne peut prédire ni le climat ni les pénuries de main-d’œuvre ou la bonne marche, en ces temps de COVID-19 et de distanciation sociale, des programmes permettant aux travailleurs étrangers de venir aider les agriculteurs d’ici », écrit Marie-Claude Lortie.

La possibilité de pénuries, ou du moins de baisses importantes de l’offre, et donc d’une pression à la hausse sur les prix, est réelle.

« Si les choses ne s’accélèrent pas, résume Gérard Trudeau des Fermes Trudeau, il va y avoir de la rareté. Et vous en connaissez les conséquences. »

« On risque d’avoir une offre beaucoup moins importante que la normale », ajoute Charles-Felix Ross, directeur général de l’Union des producteurs agricoles. « Et donc une inflation très importante. »

Et pourquoi la production serait-elle à la baisse ?

Parce qu’on ne sait pas, même avec les mesures d’aide gouvernementales, si les travailleurs latino-américains, acteurs cruciaux avec leur savoir-faire, dans ce secteur agricole, pourront réellement être au poste dans les prochaines semaines, pour sarcler, semer puis récolter les cultures maraîchères québécoises.

Et parce que la distanciation physique des travailleurs coûte cher – il faut leur trouver plus de logements, les faire travailler différemment aux champs – et parce que, finalement, leur quarantaine obligatoire risque d’entraîner des retards.

Est-ce que les travailleurs québécois, dont un bon nombre sont au chômage actuellement, pourraient aider ? « Des gens qui n’ont jamais fait ça à qui on dit d’aller aux champs ? Il va y avoir de la courbature pas mal fort », répond M. Trudeau, qui ne voit pas cela comme une véritable solution.

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En Europe, où le printemps est bien arrivé, on voit déjà les problèmes.

« L’Espagne est déjà en train de se battre avec sa saison des petits fruits », explique Upali Galketi, économiste à la FAO, joint à Rome. 

Là-bas, on compte sur des travailleurs venus du Maroc pour assurer la récolte. Tout ça a été chamboulé. « Les perturbations à court terme sont réelles », dit-il.

Au Québec, où la saison est un peu plus tardive, Simon Charbonneau, propriétaire de FraiseBec, le plus gros producteur de la province, se croise les doigts en pensant au futur. Il attend 100 travailleurs venus du Mexique et du Guatemala, soit moitié moins que la normale, et il espère que tout se passera bien, avec leur quarantaine, la distanciation et les autres règles. Il prévoit réduire sa production du tiers. Il aimerait bien dire aux Québécois de venir cueillir eux-mêmes leurs fraises, mais il ne sait pas si les règles sur la distanciation auront changé d’ici le mois de juin. « On est dans l’incertitude totale », me dit-il au téléphone. 

Est-ce que tout cela lui coûtera cher ? Oui. « Mais ce n’est pas le consommateur qui va payer », assure-t-il.

Mais tout de même un peu : 50 cents à 1 $ de plus par panier d’un litre de fraises. « On ne vendra pas des paniers à 10 $, les gens ne les achèteront pas. »

Mais si tous les producteurs réduisent leur production, il y aura rareté. Alors les prix pourraient aller en augmentant. « On ne sait pas », répond-il. « Et si je ne reçois pas mes 50 % de travailleurs, c’est encore une autre game. »

« Il faut être fait fort pour dormir, dit-il. On est stressés. »

Gérard Trudeau, président des Fermes Trudeau, spécialiste des fines herbes, est encore plus troublé. 

« Les quarantaines, la distanciation, c’est la réalité, ça va entraîner des coûts additionnels. »

Est-ce que ces difficultés toucheront aussi les producteurs américains ? Est-ce que le marché québécois sera en concurrence comme avant avec les Californiens et Mexicains, ou est-ce qu’il y aura baisse de production partout ? « Il y a plein de points d’interrogation », répond l’agriculteur. « Mais une chose est sûre : ça va être très dur. »

Chez Vegpro, où on produit les aliments Attitude fraîche, on a confiance de voir arriver des travailleurs hors frontières dès la semaine prochaine. Normalement, me dit Luc Prévost, vice-président au marketing, on devrait être en posture correcte pour amorcer la saison, même si ça ne sera peut-être pas la plus grandiose.

Car entre les coûts engendrés par les quarantaines obligatoires pour les travailleurs et les coûts de la distanciation, notamment pour les frais de logement des expatriés, il y aura baisse des marges, c’est sûr. « Mais c’est difficile de se plaindre, on est encore en affaires ! »

Et l’entreprise a hâte de participer à l’effort collectif, dit-il. « D’être actif localement. »

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Mis à part les fruits et légumes, est-ce que le prix de tout le panier d’épicerie risque d’augmenter ? Oui, de 4 %, répond Sylvain Charlebois, mais pour des raisons qui, au départ, ne sont pas liées au virus, mais plutôt à une forte demande chinoise de viande, ce qui pousse son prix vers le haut. 

Cela dit, entre les fermetures et les éventuelles réouvertures de restaurants, la perturbation de la chaîne de fonctionnement dans le domaine maraîcher, les déplacements des dépenses, il pourrait y avoir toutes sortes de fluctuations marginales.

Charles-Félix Ross de l’UPA parle par exemple de la pomme de terre de table. Au départ de la crise, son prix a augmenté de 10 %, vu la demande des ménages confinés et parce que les stocks étaient bas. Sauf que pendant ce temps, la demande de pommes de terre à frites chutait radicalement, avec la fermeture des restaurants. Que font les producteurs ? Ils sont sur le point de nous vendre des pommes de terre à frites pour la table. Cela pourrait refaire tomber les prix. 

Bref, presque chaque produit a sa dynamique.

Il pourrait même y avoir des baisses de prix dans certains secteurs, dit M. Ross, s’il y a une moindre demande du côté de l’exportation, notamment en viande et en grain.

« Mais pour le moment, le marché général n’est pas état de disruption », dit Upali Galketi de la FAO.

Tant que les leaders politiques ne décident pas de fermer les frontières, de cesser les exportations ou importations, le marché semble capable d’absorber de façon globale les soubresauts, même si certains secteurs pointus, comme les fruits et légumes, sont particulièrement touchés.

Et tout change tellement vite actuellement.

« Si vous m’aviez appelé il y a deux semaines, je vous aurais répondu totalement différemment », me dit M. Ross de l’UPA. C’était après la fermeture, pour cause de cas de COVID-19, de l’abattoir québécois servant 30 % du marché. Et avant que le gouvernement annonce son aide pour les travailleurs étrangers.

« Rappelez-moi dans un mois », m’a dit aussi Simon Charbonneau, le producteur de fraises. « Là, je vais peut-être avoir une meilleure idée de ce qui va nous arriver. »