La crise de la COVID-19 et la consigne de ne pas se réunir durant le congé pascal ont fait plonger le prix de l’agneau du Québec. Alors que le premier ministre François Legault encourage les Québécois à manger local, les éleveurs ovins se désolent de voir les grandes chaînes mettre uniquement de l’avant les produits importés de l’étranger dans leurs cahiers publicitaires.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

L’agneau est avant tout une viande de célébration. Les élevages sont planifiés en fonction des fêtes de Pâques et du ramadan où la demande est la plus élevée. Cette année, les Pâques juives et chrétiennes, y compris orthodoxes, surviennent à peu près au même moment, tandis que le début du ramadan sera célébré le 23 avril et se terminera un mois plus tard.

« C’est le pic dans l’année, c’est là qu’on voit si on va faire notre argent ou pas », explique Pierre Lessard, président des Éleveurs d’ovins du Québec, une fédération de 900 producteurs affiliée à l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA).

Il existe deux catégories de prix dans l’agneau : l’agneau léger, qui pèse entre 60 et 80 livres, et l’agneau lourd, qui pèse entre 80 et 130 livres.

Généralement destiné aux boucheries spécialisées ou aux restaurants, l’agneau léger est vendu à l’encan au plus offrant. Son prix a subi une chute de 30 % comparativement à la même période l’an dernier.

L’agneau lourd est davantage destiné aux grandes enseignes. Le prix est fixé par les Éleveurs ovins du Québec. En raison de la crise de la COVID-19, les acheteurs d’agneau lourd ont réduit leurs commandes de 20 à 50 %, évalue M. Lessard.

Les épiceries et les boucheries ont peur de mettre en stock des agneaux pour lesquels il n’y aura pas de demande de la part des consommateurs.

Pierre Lessard, président des Éleveurs d’ovins du Québec

Mercredi, le conseil d’administration de la fédération a donc décidé de baisser le prix de l’agneau de 10 % pour essayer d’en stimuler l’achat. Déjà, le prix au kilo avait déjà été abaissé en deçà du prix ordinaire pour tenter de pallier une baisse de la demande.

« Dumping » ?

À quelques reprises lors de ses points de presse quotidiens sur la COVID-19, le premier ministre François Legault a dit qu’il souhaitait que le Québec augmente son autonomie alimentaire. À l’heure actuelle, environ 50 % de la consommation d’agneau au Québec vient d’ici.

Le Québec importe beaucoup de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Armé d’une recension des cahiers publicitaires de toutes les grandes chaînes, Pierre Lessard a dit avoir du mal à accepter que les produits du Québec n’y figurent pas, surtout dans le contexte actuel.

Pourquoi à l’heure où il y a des surplus de viande au Québec, à l’heure du Panier bleu et de la campagne "on se serre les coudes", les grandes chaînes ne suivent pas ?

Pierre Lessard, président des Éleveurs d’ovins du Québec

« On sait qu’on n’est pas autosuffisants en agneau au Québec, mais entre tapisser à la grandeur de l’agneau de l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande sans parler du Québec et de faire des promotions ciblées, on pense qu’il y a une marge de manœuvre et on ne la sent pas du tout », déplore-t-il.

Ce dernier souligne que les deux pays d’Océanie ont dû arrêter leurs exportations en Chine durant quelques mois en raison de l’épidémie de COVID-19. « On a des indices qui nous laissent croire qu’il y a une forme de dumping de l’agneau australien », ajoute le directeur général des Éleveurs d’ovins du Québec, Jean-Philippe Deschênes-Gilbert « Si vous regardez les circulaires cette semaine, c’est très intéressant parce qu’il n’y a pas une grande chaîne qui n’affiche pas de l’agneau, mais il n’y en a pas une qui parle de l’agneau du Québec », souligne-t-il.

« Pas de conspiration »

Du côté du Conseil canadien du commerce de détail, le directeur des relations publiques et gouvernementales, Jean-François Belleau, affirme que les prix des circulaires ont été négociés très longtemps à l’avance, avant même que la pandémie ne balaye le Québec.

« Il n’y a pas de conspiration pour ne pas écouler l’agneau québécois », dit-il. « Quand tu mets quelque chose en spécial, il faut que tu sois capable de faire face au volume que ton spécial va créer. Et dans l’état actuel des choses, les productions d’agneau québécois ne sont pas assez élevées pour faire face à un rabais en circulaire », dit-il.

Ce dernier ajoute qu’il n’y a pas eu de « dumping ». « Il n’y a personne ici qui veut empêcher les produits du Québec de venir sur le marché, au contraire, on invite les producteurs d’agneau à communiquer avec nous pour voir comment on peut les aider à amener leurs produits dans les supermarchés. Parce qu’actuellement, il est présent, mais probablement que oui, il y a moyen d’augmenter la présence pour absorber le surplus de production qui vient de la fermeture des restaurants et des hôtels », ajoute-t-il.

Selon le ministère de l’Agriculture, le Québec a produit 197 000 agneaux en 2017. En moyenne, un Québécois mange seulement un kilo de cette viande par année.