La Caisse de dépôt et placement du Québec a obtenu un rendement inférieur à son indice de référence en 2019, une première en cinq ans, et une partie de l’explication se trouve au centre commercial.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Une première sous-performance en cinq ans pour la Caisse

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

Charles Émond, président-directeur général de la Caisse de dépôt

Pour la première fois en cinq ans, le rendement de la Caisse de dépôt a été inférieur à son indice de référence en 2019.

Le rendement des investissements de la Caisse a été de 10,4 % l’an dernier, la dernière du règne du président-directeur général Michael Sabia. C’est 1,6 point de pourcentage de moins que l’indice à battre pour les gestionnaires de la Caisse.

« Le portefeuille livre la performance attendue, a commenté son successeur, Charles Émond, en conférence de presse. On a des rendements qui vont au-delà des besoins de nos déposants. »

Le rendement des différents déposants varie entre 9,5 % et 10,8 % pour 2019. Le Régime de rentes, qui verse les prestations de retraite des Québécois, a obtenu le haut de la fourchette, soit 10,8 %, avec ses choix de placements. Le rendement attendu par le RRQ pour les 50 prochaines années est de 6,2 %.

La Caisse n’a pas réussi à battre son indice de référence principalement à cause de la contre-performance de son portefeuille immobilier, qui affiche un rendement de-2,7 %. La valeur des centres commerciaux au Canada, dans lesquels la Caisse a investi massivement, a baissé en 2019. Des pertes ont aussi été enregistrées dans le marché résidentiel de New York à cause de la réglementation visant à contrôler les hausses de loyer.

La sous-performance du secteur immobilier plombe les résultats de la Caisse depuis plusieurs années. « On ne peut pas être satisfait de ce rendement », a commenté la nouvelle responsable du portefeuille, Nathalie Palladitcheff, qui promet de redresser la barre.

En Bourse, la Caisse affiche un rendement de 17,2 %, une performance moyenne alors que 2019 a été l’année de tous les records sur les marchés. L’écart avec le portefeuille de référence tient à une seule chose : SNC-Lavalin, a expliqué M. Émond. « Ce n’est pas quelque chose qui m’empêche de dormir. »

Selon lui, l’écart entre le rendement global de la Caisse et l’indice de référence s’explique pour un tiers par la sous-performance du portefeuille immobilier, pour un tiers par les déboires de SNC-Lavalin et pour le dernier tiers par l’exubérance des marchés boursiers.

L’année 2019 a été marquée par des marchés boursiers « qui se sont emballés », a précisé M. Émond, mais la Caisse a gardé les pieds sur terre. 

On ne cherche pas à suivre la vague, on cherche une performance stable d’une année à l’autre.

Charles Émond, président-directeur général de la Caisse de dépôt

Près de la moitié du portefeuille de la Caisse est investi sur les marchés boursiers (167,1 milliards) et en placements privés (50,2 milliards).

Moins au Québec

En chiffres absolus, le rendement de 2019 est le plus élevé des cinq dernières années. Il ajoute 31,1 milliards à l’actif de la Caisse, qui a atteint 340,1 milliards au 31 décembre.

Au Québec, la Caisse a investi 3,3 milliards en 2019. C’est moins que l’année précédente, alors que ses investissements avaient totalisé 7,3 milliards. Selon son PDG, il ne faut pas considérer le rôle de la Caisse en termes de milliards seulement, mais aussi en termes d’impact. « Est-ce qu’on peut faire plus  ? Ma réponse, c’est oui. »

Au total, les investissements de la Caisse au Québec atteignent 66,7 milliards, dont 47,6 milliards dans le secteur privé. « C’est là qu’on peut avoir plus d’impact », a assuré Charles Émond.

Le portefeuille global de la Caisse a beaucoup changé au cours des dernières années, a précisé son PDG. Il est composé de plus de placements non liquides, dans les infrastructures notamment, et il a une exposition plus grande hors du Canada.

La mondialisation de la Caisse se poursuivra, a indiqué M. Émond. « Il faut aller partout sur la planète pour aller chercher du rendement », a-t-il dit.

Le successeur de Michael Sabia s’attend à ce que la recherche de rendement soit plus difficile au cours des prochaines années.

Quant aux coûts encourus par la Caisse pour obtenir du rendement, ils ont atteint un niveau historiquement élevé, à 23 cents par tranche de 100 $ d’actif moyen. M. Émond a justifié la hausse par « le rattrapage » que la Caisse a dû faire à l’international. « Nos frais de gestion restent nettement moindres que ceux de nos pairs au Canada », a-t-il plaidé.

Le talon d’Achille de la Caisse

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

La Place Montréal Trust fait partie du portefeuille de la Caisse de dépôt.

La Caisse a perdu de l’argent en immobilier en 2019. Beaucoup d’argent : 1,1 milliard de dollars. Principalement à cause des difficultés de ses centres commerciaux au Canada et, dans une « moindre mesure », de ses investissements résidentiels à New York.

Résultat : la Caisse vendra le tiers de ses 25 centres commerciaux au Canada au cours des prochaines années. « Il faut qu’on fasse des choix […] [pour] mieux utiliser l’argent des Québécois et des Québécoises », dit Nathalie Palladitcheff, présidente et cheffe de la direction d’Ivanhoé Cambridge, le bras immobilier de la Caisse.

En 2019, le portefeuille immobilier de la Caisse a généré un rendement négatif de 2,7 %, comparativement à un rendement positif de 1,4 % pour son indice de référence. (Le rendement du portefeuille immobilier est composé de la valeur des immeubles et des revenus générés par ces immeubles.)

« On ne peut pas être satisfait du rendement de 2019. En tout cas, je ne le suis pas », dit Nathalie Palladitcheff, qui est entrée en poste l’automne dernier.

La Caisse a déjà commencé l’évaluation de chacun de ses centres commerciaux au Canada. Environ le tiers (huit ou neuf centres commerciaux) seront vendus – pas tous en 2020, mais une grande partie. À terme, les 16 ou 17 centres commerciaux qui resteront la propriété de la Caisse devront aussi se réinventer. On pourrait par exemple convertir une partie d’un centre commercial en ensemble résidentiel.

Les centres commerciaux connaissent de profonds changements avec la montée du commerce en ligne et l’évolution des habitudes des consommateurs partout dans le monde. Le Canada avait été particulièrement protégé, mais les tendances mondiales s’accélèrent.

Nathalie Palladitcheff, présidente et cheffe de la direction d’Ivanhoé Cambridge

En plus des centres commerciaux au Canada, la Caisse compte 18 centres commerciaux au Brésil, ainsi qu’un aux États-Unis, en Allemagne et en Chine. Au Brésil, elle a vendu deux centres commerciaux en 2019 et compte en vendre d’autres en 2020 afin de bénéficier de l’état de l’économie brésilienne. « Il y a du capital disponible au Brésil », dit Nathalie Palladitcheff.

Autre enjeu pour les actifs immobiliers de la Caisse en 2019 : la « réglementation accrue visant à contrôler la croissance des loyers » à New York a diminué la valeur de certains de ses immeubles résidentiels dans la Grosse Pomme.

Sur cinq ans, le portefeuille immobilier de la Caisse a réalisé un rendement de 7,2 % par an, comparativement à 8,8 % par an pour son indice de référence. La Caisse compte 39,7 milliards d’actifs en immobilier, soit environ 12 % de son actif total.

Stade de baseball pas de discussion avec la Caisse

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Stephen Bronfman

Il n’y a aucune discussion en cours entre la Caisse et Stephen Bronfman pour construire un stade de baseball et faire du développement immobilier au bassin Peel, a indiqué jeudi la Caisse de dépôt. Mais la Caisse, qui a fait affaire plusieurs fois avec la firme Claridge de Stephen Bronfman, pourrait-elle être intéressée par le projet de M. Bronfman ? « Je connais très bien les gens de Claridge, mais je n’ai pas un dossier devant moi actuellement. Je suis toujours intéressé à regarder un projet qui va être structurant pour Montréal, mais je n’ai pas de faits ou d’opinion à ce stade-ci parce qu’il n’y a aucune discussion en cours », dit Charles Émond, président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Les points saillants des résultats

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Pour diversifier ses investissements, la Caisse de dépôt a ouvert plusieurs bureaux à l’étranger.

Une (assez) bonne année en Bourse malgré SNC-Lavalin. Trois milliards de plus investis au Québec. Un rendement intéressant (mais nettement sous l’indice) pour les infrastructures. Une réduction progressive des investissements dans le pétrole. Voici six faits saillants de l’année 2019 pour la Caisse de dépôt.

La faute à SNC-Lavalin

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En 2019, SNC-Lavalin a perdu 35 % de sa valeur en Bourse.

Pourquoi la Caisse n’a-t-elle pas battu son indice de référence en Bourse en 2019 ? À cause des déboires de SNC-Lavalin en Bourse, selon la Caisse. Son portefeuille boursier – qui constitue le tiers de l’actif total (117 milliards sur 340 milliards) – a généré un rendement de 17,2 % en 2019, comparativement à 18,0 % pour son indice de référence. « Dans l’environnement de marché extrêmement euphorique qu’on a eu cette année, ne pas être allé chercher le dernier 0,5 %, ce n’est pas quelque chose qui m’empêche de dormir », dit Charles Émond, président et chef de la direction de la Caisse. Plus important actionnaire de SNC-Lavalin avec 19,9 % des actions, la Caisse sert en pratique de rempart contre une prise de contrôle étrangère de ce fleuron de Québec inc. Mais en 2019, SNC-Lavalin a perdu 35 % de sa valeur en Bourse. La valeur des actions de la Caisse serait donc passée de 1,6 milliard à environ 1 milliard. « On est un investisseur à long terme, on va suivre ce dossier-là », dit M. Émond.

19,6 % des actifs investis ici

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La Caisse compte 66,7 milliards de dollars investis au Québec.

La Caisse compte 66,7 milliards de dollars investis au Québec, dont 3,3 milliards en nouveaux investissements et engagements auprès de 60 entreprises québécoises en 2019; 67 milliards, c’est le double d’il y a 10 ans. En même temps, la Caisse consacre une plus petite partie de ses actifs au Québec qu’il y a 10 ans. En 2019, le bas de laine des Québécois a investi 19,6 % de ses actifs au Québec, comparativement à 25,5 % en 2009. C’est le résultat de la stratégie de la Caisse d’aller chercher davantage de rendements dans les marchés internationaux – notamment les marchés émergents –, où la croissance est généralement plus forte qu’au Québec. La Caisse indique posséder « des détentions directes et indirectes dans plus de 750 entreprises québécoises, dont 650 PME ».

Moins de pétrole

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

L’objectif de la Caisse de dépôt : réduire de 25 % l’empreinte carbone de ses investissements entre 2017 et 2028.

La Caisse de dépôt ne veut pas sortir du pétrole à court terme. Mais elle compte réduire graduellement ses investissements dans les hydrocarbures. « On a réduit [en 2019], mais des fois, on réduit notre position, mais celle-ci monte en valeur, comme c’est le cas du secteur énergétique cette année, dit Charles Émond. On a beau vouloir réduire, la notion de rendement vient jouer dans tout ça. Il faut [réduire] progressivement et intelligemment. Cette transition-là va se faire sur plusieurs années dans le monde réel. Je ne veux pas le faire [sortir du pétrole] si ça fait perdre de l’argent aux déposants. » L’objectif de la Caisse : réduire de 25 % l’empreinte carbone de ses investissements entre 2017 et 2028, et faire passer les investissements sobres en carbone de 18 milliards en 2017 à 32 milliards en 2020.

Sous-performance dans les infrastructures

PHOTO PASCAL ROSSIGNOL, REUTERS

La Caisse détient 30 % du transporteur Eurostar, le train entre Londres et Paris.

La Caisse sous-performe aussi dans son portefeuille d’infrastructures, qui a généré un rendement de 7,1 % en 2019. C’est 10,6 % de moins que l’indice de référence de la Caisse pour le secteur des infrastructures (+17,7 %). La Caisse explique cet écart par la composition de l’indice de référence et préfère comparer les rendements de ses infrastructures à long terme. Sur 10 ans, son portefeuille d’infrastructures (+ 12,6 % par an) fait légèrement mieux que l’indice de référence (+ 12,1 % par an). La Caisse compte 27,8 milliards de dollars en infrastructures, soit 8 % de son actif total. Elle détient notamment 30 % du transporteur Eurostar (le train entre Londres et Paris) et 13 % de l’aéroport de Heathrow à Londres.

Cimenterie McInnis, quel avenir pour la Caisse ?

IMAGE FOURNIE PAR LA CIMENTERIE MCINNIS

La Caisse n'a pas trouvé preneur pour ses actions dans la cimenterie McInnis.

Après quatre ans comme actionnaire majoritaire de la cimenterie McInnis en Gaspésie – l’un des projets les plus polluants au Québec –, la Caisse finira-t-elle par vendre ses actions ? C’est son intention, mais elle n’a visiblement pas trouvé d’acheteur prêt à faire une transaction convenable. « Je considère que ce n’est pas notre rôle [d’être actionnaire majoritaire et aussi opérateur]. Comme pour tout dossier important, on va regarder nos options, on prendra les mesures qui s’imposent », dit Charles Émond. Est-ce dire qu’il n’y a pas d’acheteur ? « Je ne peux pas trop en dire là-dessus, mais je ne ferais pas trop de spéculations. C’est un actif qui a d’énormes mérites stratégiques pour des acheteurs, un actif qui va mieux », dit M. Émond.

Alstom, des garanties solides, dit la Caisse

PHOTO PATRICK HERTZOG, AGENCE FRANCE-PRESSE

La Caisse deviendra l’actionnaire le plus important d’Alstom.

Le premier ministre du Québec, François Legault, évoquait cette semaine des « poursuites monstrueuses » si la multinationale française Alstom ne maintenait pas les activités de Bombardier Transport au Québec. La Caisse, qui deviendra l’actionnaire le plus important d’Alstom en y investissant 4 milliards, estime aussi avoir obtenu par contrat des engagements béton, mais elle adopte un autre ton. « J’aimerais mieux caractériser nos relations de relations harmonieuses, dit Charles Émond. On a des engagements écrits noir sur blanc à l’intérieur de notre entente. Dans mon expérience de plus de deux décennies à faire du transactionnel, c’est loin d’être la norme, c’est une exception. » Selon la Caisse, les engagements au contrat sont contraignants même s’il n’y a pas de clause chiffrant les pénalités. Selon la Caisse, ce type de contrat ne contient habituellement pas une clause chiffrant les pénalités.

Des frais en légère hausse

Combien en coûte-t-il à la Caisse pour gérer le bas de laine des Québécois ? Environ 23 cents par 100 $ d’actif net. Ces frais de gestion sont en hausse en 2019 – et depuis quelques années. En 2019, ils sont passés de 22 cents à 23 cents par 100 $ d’actif net. En 2014, ils étaient plutôt de 16 cents par 100 $ d’actif net, mais la Caisse a ouvert plusieurs bureaux à l’étranger depuis pour diversifier ses investissements. En 2009, les frais de gestion de la Caisse étaient de 22 cents par 100 $ d’actif net. La Caisse fait valoir qu’elle se compare avantageusement aux autres grands fonds de pension au pays, comme Teachers’ (67 cents par 100 $ d’actif), OMERS (66 cents) et PSP (68 cents). « Il ne faut pas perdre de vue que la Caisse a fait un peu de rattrapage avec une expansion mondiale depuis cinq ans. C’est nettement moindre que nos pairs canadiens, et c’est appelé à ralentir un peu », dit Charles Émond.