En ces temps de pandémie, il n’y a pas que le système de santé qui déraille, les indicateurs économiques aussi.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Certains sont carrément trompeurs, comme on peut le voir encore aujourd’hui avec la croissance du produit intérieur brut (PIB) du troisième trimestre.

À ce sujet, l’économiste Jean-Pierre Furlong parle même de supercherie. Dans un blogue sur le site de l’Association des économistes québécois, il dénonce notamment la mesure de croissance annualisée du PIB publiée par les agences de statistiques et reprise par les institutions financières et les journalistes. Il cite la revue The Economist, qui met en garde contre ses effets trompeurs.

Qu’en est-il au juste ? Lorsque les agences publient l’indicateur phare de l’économie, soit la croissance du PIB, elles annualisent la donnée trimestrielle pour la rendre comparable aux chiffres américains. Ce faisant, elles offrent une lecture de l’économie qui suppose que la croissance continuera au même rythme composé pendant quatre trimestres d’affilée.

Sachant que le rebond du troisième trimestre est exceptionnel – comme la chute du deuxième trimestre, d’ailleurs –, ce taux annualisé offre des variations exagérées, voire farfelues.

Ce mardi 22 décembre, par exemple, on apprend que le PIB du Québec a crû de 61 % au troisième trimestre lorsqu’exprimé en taux annualisé, selon le communiqué de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Cette croissance suivait un déclin de 39 % au deuxième trimestre. Wow, quelles montagnes russes !

En comparaison, la croissance annualisée du PIB canadien au troisième trimestre a été de 41 % au Canada, contre 33 % aux États-Unis.

Cet indicateur laisse croire que l’économie a explosé au troisième trimestre, alors que ce n’est pas vraiment le cas. La mesure a été particulièrement trompeuse le printemps dernier, lorsqu’on ne savait pas que l’effondrement de 39 % au Québec et de 38 % au Canada n’était en réalité qu’une projection statistique annuelle.

Pour avoir l’heure juste, il est de loin préférable de laisser tomber le taux annualisé et de s’en remettre à la simple variation d’un trimestre sur l’autre. Ainsi, au troisième trimestre 2020, le PIB a crû de 12,6 % au Québec, de 8,9 % dans l’ensemble du Canada et de 7,5 % aux États-Unis. Il s’agit de la croissance du PIB après avoir retranché les effets de l’inflation (PIB réel).

Ce rebond suit un recul au deuxième trimestre de 11,9 % au Québec, de 11,3 % dans l’ensemble du Canada et de 7 % aux États-Unis. Voilà donc l’heure juste, facilement compréhensible.

Quand l’économie roule normalement, le taux annualisé nous aide à mieux comprendre les variations mensuelles ou trimestrielles. En effet, ces variations sont si petites (0,1 % ou 0,3 %, par exemple) qu’il est difficile d’y voir clair. L’annualisation nous permet alors d’avoir un barème auquel nous sommes habitués, de mieux comprendre la tendance.

En ces temps de pandémie aux variations stratosphériques, cette annualisation, mêlante, est à proscrire.

Oh, j’oubliais, le Québec a produit un PIB nominal de 114,5 milliards au 3e trimestre, selon les comptes économiques du Québec publiés par l’ISQ. Ce PIB nominal est inférieur à celui du même trimestre de 2019 (117,1 milliards). Bref, nous ne sommes pas encore revenus aux niveaux d’avant la pandémie…

56 milliards de trop

Le type est un ex-vice-président d’une institution financière, retraité depuis 10 ans, et il ne veut pas voir son nom dans le journal. Il s’insurge contre la légèreté avec laquelle les gouvernements, surtout le fédéral, ont dépensé ces derniers mois.

Pour vérifier ses impressions, il a passé dans la moulinette Excel les données de Statistique Canada. Résultat : les gouvernements ont versé 56 milliards de dollars de plus aux Canadiens que ce qu’ils auraient obtenu avec une croissance économique normale. Ce n’est quand même pas de la tarte, 56 milliards !

Pour faire son calcul, il a comparé le revenu disponible des Canadiens des deuxième et troisième trimestres de 2020 avec celui qu’ils auraient eu si l’économie avait crû au rythme des 10 dernières années. Eh bien, ce revenu disponible, après impôts et transferts des gouvernements, a été de 725 milliards au cours des deux trimestres, soit 56 milliards de plus qu’on pouvait s’y attendre.

Ce boom s’explique essentiellement par les mesures du fédéral, et notamment la Prestation canadienne d’urgence (PCU).

Selon l’énoncé économique, Ottawa a versé quelque 82 milliards de PCU au cours des deuxième et troisième trimestres. Dit autrement, le gouvernement aurait pu verser seulement 26 milliards de PCU pour avoir une croissance normale du revenu disponible des ménages, essentiellement.

Il faut reconnaître qu’Ottawa devait agir vite pendant le Grand Confinement du printemps dernier. Devant les débordements énormes attendus à l’assurance-emploi, le fédéral a misé sur des règles flexibles et universelles. Et cette flexibilité, inévitablement, occasionne des surcroîts de dépenses.

Le hic, c’est que certains critères étaient mal foutus et que le gouvernement a mis beaucoup de temps à s’ajuster. Et aujourd’hui, le Canada figure parmi les plus dépensiers au monde.

L’ex-banquier qui a analysé les chiffres aurait misé essentiellement sur la subvention salariale, qui coûtera tout de même 83 milliards pour l’ensemble de l’année financière, qui se termine le 31 mars 2021, selon l’énoncé économique.