Le disque saute et commence à se faire usé, mais à défaut d’obtenir l’attention du gouvernement fédéral, l’industrie aéronautique est résolue à continuer de le faire jouer. Pour la énième fois jeudi, patrons et syndicats du secteur ont lancé un appel à l’aide pour sauver une industrie « stratégique ».

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

« S’ils veulent détruire l’aéronautique au Canada, ils ont choisi la meilleure stratégie », a lancé le directeur de l’Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile, Mehran Ebrahimi, en ouverture d’un colloque mettant aussi en vedette le coordonnateur québécois du syndicat des Machinistes, David Chartrand.

Quelques minutes plus tôt, dans un autre évènement, ce sont deux lobbyistes de l’industrie qui avaient tiré aussi fort qu’ils le pouvaient sur la sonnette d’alarme.

« Le message que [le gouvernement fédéral] envoie, c’est un message d’indifférence, honnêtement », a clamé l’ancien premier ministre québécois Jean Charest, mandaté depuis plus d’un an et demi par l’Association des industries aérospatiales du Canada de tenter de convaincre Ottawa de créer une politique spécialement pour cette industrie.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jean Charest, ancien premier ministre du Québec, est chargé depuis plus d’un an et demi par l’Association des industries aérospatiales du Canada de tenter de convaincre Ottawa de créer une politique spécialement pour cette industrie.

Il est grand temps que le gouvernement fédéral, qui encaisse des revenus provenant des lignes aériennes de multiples façons depuis longtemps, aide ces dernières, a quant à lui fait valoir John McKenna, président-directeur général de l’Association du transport aérien du Canada.

« Manque d’implication » du fédéral

Publications d’études, de communiqués et de lettres ouvertes, tenue de conférences, obtention du soutien d’organismes tiers, rencontres avec les ministres concernés, les partis d’opposition ou les ministères : les participants aux deux conférences de jeudi affirment avoir tout tenté pour faire comprendre au gouvernement fédéral que son indifférence était remarquée à l’international, contribuant ainsi à faire glisser le Canada sur l’échelle des principaux pays actifs dans le domaine. Rien n’y fait.

« Leur manque d’implication est tellement important, soutient M. Chartrand. Tout ce qu’on perd en ce moment risque de ne jamais revenir. »

Alors que les transporteurs aériens se concentrent sur des aides de nature financière à court terme, les secteurs de la construction et de la maintenance, eux, veulent d’abord la mise sur pied d’un plan à long terme, dont la seule existence représenterait déjà un grand pas pour rassurer les multinationales du secteur présentes au pays, ou même empêcher des entreprises canadiennes de céder aux nombreuses offres de relocalisation provenant de l’étranger, assurent les intervenants.

« Il y a un consensus que ça prend une stratégie, rappelle M. Chartrand. De là l’incrédulité de voir que ça tombe dans l’oreille d’un sourd. On est rendus au point que l’on se demande s’ils en veulent une, une industrie aérospatiale, ou non. Ils sont en train d’agir exactement comme il le faudrait pour la détruire. […] »

Je [négocie] quotidiennement avec Héroux Devtek, Bombardier, Rolls-Royce, Airbus, etc. Ce sont des entreprises qui font des plans sur cinq ans. Quand elles décident où elles vont investir des ressources pour produire, elles ont des critères, et l’appui du gouvernement en est un.

David Chartrand, coordonnateur québécois du syndicat des Machinistes

Selon M. Ebrahimi, il n’y a en fait qu’une raison qui explique l’inaction du gouvernement fédéral face à l’industrie aéronautique : la politique intérieure canadienne.

« Le centre de gravité de l’industrie est au Québec, explique-t-il. Quand on aide ce secteur, c’est perçu comme de l’aide au Québec. Et ça, ça a une acceptabilité sociale assez faible à l’extérieur du Québec. »

Pendant la crise financière de 2008, le gouvernement fédéral avait attribué des subventions totalisant 14 milliards de dollars – « pas de prêts sans intérêts, des subventions » – à l’industrie automobile en Ontario, rappelle-t-il. « C’est à peu près 38 fois plus que ce que le fédéral a accordé en prêts sans intérêts à Bombardier pour la C Series. J’espère qu’on pourra aller au-delà de ça et voir que chaque dollar qui rentre au pays sert l’ensemble du pays. »