(Ottawa) Trois cent quarante-trois milliards de dollars. C’est le montant auquel s’élèvera le déficit fédéral pour 2020-2021, selon le portrait économique dévoilé mercredi par le ministre des Finances, dont les projections sont limitées à quelques mois seulement.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Il s’agit là d’un déficit inégalé dans l’histoire du pays — et de loin. On est bien loin, aussi, de la projection contenue dans la dernière mise à jour économique du gouvernement pré-COVID-19, en décembre 2019, alors que le déficit était évalué à 28,1 milliards pour 2020-2021.

Le nouveau déficit fédéral que l’on prévoit est dopé en majeure partie par les mesures mises en œuvre pour lutter contre la crise de la COVID-19 : on y a consacré plus de 230 milliards en soutien direct et 85 milliards en aide indirecte.

Additionnées, ces mesures représentent près de 14 % du PIB du Canada, faisant du plan d’Ottawa l’un « des plus généreux au monde », lit-on dans ce portrait qui tient sur 188 pages, dans lequel on ne propose par ailleurs aucun plan de relance chiffré.

Selon les projections, le ratio entre la dette fédérale et le PIB devrait bondir à 49,1 % en 2020-2021, comparativement à 31 % pour l’année précédente. D’ici mars 2021, la dette nette grimperait à 1060 milliards alors qu’elle était chiffrée à 718,6 milliards un an plus tôt.

Là encore, c’est du jamais vu.

Pour gérer cette dette colossale, le gouvernement émettra « un niveau sans précédent d’obligations à long terme », afin de s’assurer qu’elle demeure « abordable et viable pour les générations futures », est-il écrit dans le document.

Sans cette injection historique d’argent public, les fonctionnaires du ministère des Finances estiment que le PIB réel aurait pu diminuer de plus de 10 % en 2020, et que le taux de chômage aurait augmenté de deux points de pourcentage de plus, note-t-on.

Le ministre des Finances Bill Morneau y a fait écho dans son discours en Chambre, tout en signalant au passage que l’approche préconisée par les libéraux n’allait pas changer, car « l’austérité n’est ni une réponse, ni une solution » face à un défi aussi colossal.

À ceux qui « nous reprocheront le coût de nos actions et souligneront l’ampleur du déficit » ou qui « auraient souhaité que nous en fassions moins », il a répondu que « sans intervention, des millions d’emplois auraient été perdus, les familles auraient été endettées ».

Les économistes du secteur privé s’attendent à une contraction record du PIB réel d’environ 6,8 % en 2020 et à une baisse « sans précédent » au premier semestre de 2020. Le secteur qui a le plus écopé est, sans grande surprise, celui des services.

Chez Desjardins, on estime que « les chiffres fournis aujourd’hui par le ministre Morneau témoignent du coût financier important de ces mesures. Mais sans elles, les coûts économiques et sociaux auraient été sans doute plus graves. »

Au total, entre février et avril, le gagne-pain de quelque 5,5 millions de Canadiens, soit 30 % de la population active au pays, a été affecté par la pandémie (pertes d’emplois, réductions d’heures travaillées), est-il soulevé dans ce portrait économique que l’opposition à Ottawa réclamait à cor et à cri depuis des semaines.

Trop d’incertitude pour aller plus loin

La dernière mise à jour économique du gouvernement Trudeau remonte à décembre 2019. Le ministre Morneau devait déposer un budget le 30 mars dernier, mais l’exercice n’a pas eu lieu puisqu’on a mis la clé sous la porte du Parlement deux semaines auparavant.

Le fédéral ne veut pas se projeter plus loin que mars 2021 dans le document qu’il a dévoilé mercredi, puisque l’incertitude qui brouille les perspectives économiques est encore trop grande, selon ce qu’on y fait valoir.

Les effets de la COVID-19 sur l’offre et la demande sont notamment ardus à prévoir — d’une part, on ignore si l’économie sera en mesure de produire le même niveau de biens et de services, et d’autre part, le comportement des consommateurs est difficile à cerner dans le contexte actuel.

À cela s’ajoute la crainte d’une potentielle deuxième vague, de l’ampleur avec laquelle elle pourrait déferler, l’attente d’un possible vaccin pour juguler la crise sanitaire, et la menace que ces variables encore inconnues font planer sur l’économie mondiale.

Chose certaine, le gouvernement continuera à naviguer avec les mêmes repères. Le ministre Morneau, qui avait déjà écarté des hausses de taxes et d’impôts, l’a réitéré en conférence de presse au huis clos du budget, qui se déroulait cette année à la fois en personne, avec un nombre réduit de journalistes, et virtuellement.

L’avenir de la PCU et de la SSCU

Il reste à voir ce que les libéraux feront des programmes comme la Prestation canadienne d’urgence (PCU) de 2000 $ par mois et la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSCU), mesure chouchou des libéraux pour remettre l’économie sur pied.

La première est celle qui a coûté le plus cher jusqu’à présent : en date du 28 juin dernier, la facture atteignait 53,5 milliards. En ce qui a trait à la subvention à l’emploi, la note était de 18 milliards de dollars en date du 6 juillet dernier.

Dans le portrait économique d’Ottawa, la facture combinée de ces deux programmes est évaluée à environ 155 milliards pour l’exercice financier en cours.

Le ministre des Finances a laissé entendre que la SSCU, qui couvre 75 % du salaire jusqu’à concurrence de 847 $ par employé, par semaine, devrait être prolongée à nouveau, au-delà du mois d’août. Rien n’est moins sûr pour la PCU, considérée par Québec comme un frein au retour sur le marché du travail.

Le fédéral mise sur une diminution du nombre de requêtes, ce qui devrait refaçonner la synergie entre les programmes. « La PCU va diminuer, la subvention salariale va augmenter en importance, et le système d’assurance-emploi va recommencer [de soutenir] les gens », a suggéré Bill Morneau.

Le grand argentier n’a pas écarté l’idée de présenter une mise à jour économique ou un budget en bonne et due forme à l’automne. Il deviendrait alors l’auteur à utiliser la plume rouge la plus écarlate de l’histoire du Canada.

En 2009-2010, le ministre des Finances Jim Flaherty avait enregistré un déficit de 56,4 milliards pour faire face à la crise financière. Mais en dollars constants, la palme du plus grand déficit de l'histoire moderne du Canada revient à Allan MacEachen, ministre sous Pierre Elliott Trudeau en 1983-1984. Le pays a alors affiché alors un déficit de 37 milliards, soit presque 80 milliards en dollars d'aujourd'hui.