(Montréal) En raison de la pandémie de la COVID-19 qui sévit à l’échelle mondiale, nombre de fermes québécoises ne pourront compter sur les travailleurs saisonniers étrangers pour les aider cet été.

Giuseppe Valiante
La Presse canadienne

Par exemple, Mélina Plante et son mari François D’Aoust, tous deux propriétaires d’une ferme de cinq hectares au sud de Montréal, engagent année après année les quatre mêmes travailleurs guatémaltèques. Mme Plante calcule qu’ils sont deux fois plus productifs qu’un Québécois.

Mais cette année, ces ouvriers agricoles sont bloqués chez eux à cause des restrictions de voyage imposées par leur pays afin de limiter la propagation de la COVID-19.

Ces quatre hommes font partie des quelque 5000 travailleurs temporaires qui, selon l’Union des producteurs agricoles (UPA), ne pourront venir au Québec. Leur absence laisse Mme Plante, M. D’Aoust et de nombreux autres agriculteurs devant un choix difficile : réduire leur production ou engager des Québécois inexpérimentés, mais avides de travailler en raison de chômage qui sévit au pays.

Pour contrer ce manque de main-d’œuvre étrangère, le gouvernement québécois a annoncé le 17 avril un programme de 45 millions pour inciter les gens à aller travailler à la ferme. Ceux-ci recevront un salaire hebdomadaire de 100 $ plus élevé que la normale. À ce jour, environ 2800 Québécois ont répondu à l’appel du premier ministre François Legault.

On ne sait toujours pas s’il y aura assez de Québécois capables et désireux d’accomplir ce travail. Et ceux qui le feront, resteront-ils si l’économie est relancée et que leur ancien emploi est de nouveau disponible ?

Mme Plante l’affirme sans détour : les citadins québécois ne sont pas des agriculteurs fiables.

« C’est notre expérience. C’est pourquoi nous nous sommes tournés vers la main-d’œuvre étrangère. Nous estimons qu’il faudra deux travailleurs québécois et demi pour remplacer un travailleur guatémaltèque », a-t-elle affirmé lors d’une entrevue téléphonique.

Le programme mis au point par le gouvernement québécois paie le salaire minimum en plus d’un supplément de 100 $ par semaine. Il exige toutefois que les candidats soient disponibles pour travailler pendant au moins 25 heures par semaine.

Le président de l’UPA Marcel Groleau croit que cet horaire est insuffisant.

« Les exploitations agricoles ont besoin au minimum 40 heures par semaine par employé pour remplacer la main-d’œuvre étrangère », soutient-il.

Si la frontière canadienne demeure ouverte aux travailleurs agricoles saisonniers, plusieurs d’entre eux ont du mal à obtenir les permis pour quitter leur pays d’origine. « La pandémie nous a fait réaliser à quel point nous comptons sur la main-d’œuvre étrangère, mais il est difficile d’attirer une main-d’œuvre locale dans les champs depuis de nombreuses années », souligne M. Groleau.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES

Les premiers travailleurs agricoles saisonniers sont arrivés à Montréal le 10 avril en provenance du Mexique.

Une de ces candidates qui ont répondu à l’appel des champs, Florence Lachapelle, espère bien être embauchée.

Elle avait déjà accepté de travailler à la ferme de Mme Plante pour l’aider à remplacer les travailleurs agricoles guatémaltèques avant que le Québec n’annonce son programme. L’étudiante montréalaise de 19 ans en arts visuels a rencontré Mme Plante et M. D’Aoust par une connaissance familiale.

Déjà impliquée dans le mouvement écologiste de son cégep, Mme Lachapelle mentionne qu’elle ne savait pas comment dépenser son énergie au cours de la pandémie.

« La clé de la lutte contre le changement climatique passe par l’autosuffisance agricole et le fait de savoir travailler la terre de manière respectueuse, croit-elle. Je veux vraiment apprendre comment cela fonctionne. »

Si des gens comme Mme Lachapelle peuvent aider à combler une lacune, la chaîne d’approvisionnement alimentaire ne manque pas de maillons faibles pendant cette pandémie.

Selon M. Groleau, la COVID-19 a mis en évidence les problèmes liés à la concentration de l’agriculture, particulièrement dans le secteur de la transformation.

« Il y a de moins en moins [d’usines de transformation]. Celles qui restent sont de plus en plus grandes. Quand il y a un problème dans l’une d’entre elles, cela crée de graves répercussions sur le reste de la chaîne d’approvisionnement. »

Par exemple, la fermeture d’une seule usine d’emballage de viande en Alberta, la semaine dernière, a contraint le Canada à réduire ses exportations de bœuf pour répondre à la demande intérieure. L’usine exploitée par Cargill a vu 484 de ses ouvriers être atteints du virus. On y a déploré un décès.

« Nous ne prévoyons pas, à ce stade, de pénurie de viande de bœuf », a dit le premier ministre Justin Trudeau, cette semaine. Il a toutefois mis les Canadiens en garde contre une possible augmentation des prix.

Mme Plante dit s’attendre, à l’instar d’autres agriculteurs, à des pénuries alimentaires au cours de l’automne. Elle et son mari ont déjà estimé qu’ils devront réduire leur production d’un tiers cette année.

Le vice-président de l’Ordre des agronomes du Québec, Pascal Thériault, dit espérer que cette crise obligera les Canadiens à repenser leur relation avec la nourriture.

« Nous avons travaillé à produire de la nourriture au coût le plus bas possible et c’est tout ce qui comptait », fait-il valoir. Mais au fil des ans, les chaînes d’approvisionnement internationales contrôlées par une poignée de grands acteurs ont contribué à éloigner les Canadiens des aliments qu’ils mangent.

« La crise nous sensibilisera à l’importance de manger plus localement, ajoute M. Thériault. Ce n’est pas que nous ne le faisions pas auparavant, mais maintenant, nous y prêtons vraiment attention. »

Acheter des produits locaux peut signifier une facture d’épicerie plus élevée pour les consommateurs canadiens habitués à voir des tablettes bondées en produits importés moins onéreux à cause d’une main-d’œuvre moins chère et des règlements moins stricts.

Les Canadiens consacrent environ 10 % de leur budget à l’alimentation — l’un des plus faibles pourcentages au monde, avance M. Thériault. Il est donc possible de payer un peu plus pour se procurer des produits locaux, mais pas beaucoup plus.

Florence Lachapelle a commencé jeudi son nouvel emploi. Elle vivra dans une roulotte sur la ferme de ses patrons. Elle sera en isolement pendant deux semaines afin de s’assurer qu’elle n’est pas infectée par le virus. Elle commencera ensuite un travail exténuant dans les champs où elle devra continuer de respecter les règles de distanciation sociale.

« Je travaille très dur, professe-t-elle. J’ai 19 ans, et je pense que je suis prête, physiquement et mentalement. Je sais que ça va être un défi. Mais je pense que ce sera super amusant ! »