Les Québécois répondront-ils vraiment à l’appel aux champs lancé vendredi par le premier ministre François Legault ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Pas convaincue.

Et les agriculteurs à qui j’ai lancé un coup de fil non plus.

Pourquoi ?

Certains croient que c’est parce que le travail devant être fait est fort difficile, demande un certain savoir-faire et ne sera pas suffisamment payé pour que les gens actuellement au chômage sortent de leur confinement à 2000 $ par mois pour faire des tâches répétitives dans une ferme.

D’autres croient que même si l’idée d’accomplir un travail agricole plaît à la population, surtout aux jeunes, la réalité les rattrapera très vite. Les emplois devant être pourvus actuellement pour préparer les champs, transplanter les semis, puis pour sarcler, dans les grandes fermes industrielles, n’ont rien de romantique.

En plus d’être durs, ils sont « plates ».

C’est dur pour le corps, c’est dur pour l’âme.

Et on n’a pas les salaires de type 200 $ par jour comme ceux qu’on offre en Colombie-Britannique pour recruter des planteurs d’arbres. Ça, ça fait bouger les gens.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Les immigrants qui viennent travailler ici dans nos champs le font parce qu’une fois rentrés chez eux, chaque dollar gagné vaut beaucoup plus cher qu’ici, côté pouvoir d’achat.

Bref, les conditions actuelles au Québec ne sont pas gagnantes pour que ce recrutement quasi patriotique marche.

Chers politiciens, il faudra faire mieux.

Oui, mais les médecins, eux, ont finalement répondu à l’appel, direz-vous.

Oui, mais on parle d’autre chose complètement.

L’appel aux médecins spécialistes pour venir en aide au personnel des CHSLD était un appel au sens du devoir et à l’humanité de personnes formées en soins de la santé dont la mission, depuis l’école, était et sera toujours de sauver des vies. 

Il était normal, souhaitable, nécessaire qu’ils répondent présents.

L’appel aux champs est d’un ordre différent.

On demande à des travailleurs d’aller faire un travail qui ne les a jamais intéressés. Et qui n’a rien de glorieux. Aux yeux d’entreprises privées.

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Ça ne veut pas dire que les Québécois ne sont pas, actuellement, en train de vivre une sorte de nouvelle passion agricole.

Jeudi, j’ai appelé de nombreuses fermes pour me trouver des poules pondeuses et, partout, on m’a répondu la même chose : il n’en reste plus. Ou encore, il faut attendre jusqu’en juillet. « C’est fou, cette année. »

Même chose avec les semences.

On dirait bien que les Québécois veulent se lancer en agriculture. On a beaucoup parlé de l’importance de l’alimentation locale, du prix des fruits et des légumes qui augmentera, on veut de la traçabilité, on a du temps, on ne va pas aller bien loin cet été. Les conditions sont réunies pour qu’on se lance tous au jardin.

Mais entre faire son potager et aller travailler pour d’autres, pour faire des tâches sans créativité, sans variété, à un salaire qui n’est pas assez follement élevé pour faire accepter bien des sacrifices, il y a un monde.

Et qu’on n’accuse surtout pas ceux qui préféreront rester à la maison d’avoir une vision trop romantique de l’agriculture ou encore d’être carrément paresseux.

Regardons-les, ces emplois fastidieux et difficiles physiquement, je le répète, payés au salaire minimum. Oui, regardons-les de près.

De la même façon qu’il faut regarder les emplois dans les CHSLD où on a eu aussi des problèmes de recrutement. 

Au-delà du salaire. Sont-ils aussi intéressants, valorisants, motivants, satisfaisants qu’ils le pourraient ? Pourraient-ils être plus diversifiés, créatifs, humains, moins usants ? Est-ce que les problèmes de recrutement sont toujours uniquement liés à des questions d’argent ?

La crise actuelle surligne en jaune plus que fluo des réalités qui ont toujours été là.

Des pénuries de main-d’œuvre qui ne seront jamais uniquement réglées en lançant toujours plus d’argent.

C’est donc le temps de se demander s’il y a moyen de faire de l’agriculture autrement. Et de voir si on ne pourrait pas s’occuper des personnes aînées autrement.

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Actuellement, le programme d’agriculture biologique du cégep de Victoriaville cartonne. Et les fermes bios ? Elles n’ont pas de problèmes de recrutement.

Il me semble évident qu’il y a plein de bonne volonté pour faire de l’agriculture ici pour ici, mais différemment.

Et de la même façon, si l’on en juge par l’indignation généralisée au sujet de ce qui se passe dans les centres où l’on garde nos aînés malades, il y a de la bonne volonté de ce côté-là aussi.

Imaginez si les emplois étaient non seulement bien payés, mais surtout agréables, intéressants, motivants.

Ce que je propose : réformons l’agriculture pour encourager les petites fermes de culture naturelle intensive, où les agriculteurs sont des entrepreneurs, mais aussi des fermiers de famille. Ils veillent sur nous, sur notre bonne alimentation. Ils ont un rôle. Ils inventent. Leurs journées sont tout sauf banales. 

Et on peut leur faire confiance et on les connaît et on sait d’où viennent nos aliments, des notions de plus en plus importantes pour des raisons d’innocuité plus évidentes que jamais depuis la pandémie.

Puis réformons aussi les soins de santé pour que nos aînés malades, plus du tout autonomes, ou très partiellement autonomes, ne soient plus « placés » tous ensemble au même endroit, comme c’est le cas actuellement.

Pourquoi ne créerait-on pas des structures de soins mixtes, où l’on aurait des personnes tant autonomes que moins autonomes ? Pourquoi ne créerait-on pas carrément des ponts avec les lieux où l’on veille sur nos parents et nos grands-parents, avec des CPE, des écoles ? On intègre les services, on vire la place à l’envers, on crée de la variété, de la nouveauté, on chasse la morosité. 

Des expériences un peu partout dans le monde ont montré qu’on peut mettre sous un même toit des bambins et des personnes âgées. Pourquoi ne pas pousser cette logique de mixité plus loin ? 

Tout ça pour que les emplois de caring soient intéressants pour tout le monde grâce à des défis multiples, grâce à la vie qui côtoie la mort, pas juste la mort et la maladie, et encore la maladie et la mort. Pour que les générations se croisent, se connaissent. Pour que, tous ensemble, on voie la vie dans tous ses états et toutes ses étapes.

Et pour que plus jamais on ne voie nos parents, nos grands-parents mourir comme des pions, invisibles, comme maintenant.

Les gens qui nous nourrissent et ceux qui nous soignent méritent qu’on réfléchisse enfin différemment.