Jamais les prévisions des économistes n’ont-elles paru aussi importantes qu’en ce moment.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Est-ce la fin du monde ? se demande-t-on. Et sinon, à quel genre de monde peut-on s’attendre par la suite ? Dans leur boule de cristal, les économistes voient-ils la misère et la famine en 2021 ou un retour à la normale ? Et quel genre de normalité ?

Et en même temps, jamais les prévisions économiques n’ont-elles été aussi disparates, étant donné le contexte extrêmement incertain et changeant de la pandémie. Tels des météorologues, les conjoncturistes s’échinent à jauger l’ampleur du très gros nuage noir qui provoque le déluge actuel, mais ils changent d’avis selon la force du vent.

Un exemple ? Il y a trois semaines, la Banque Royale prévoyait que l’économie canadienne chuterait de 2,5 % en 2020 et que le taux de chômage moyen de l’année atteindrait 8,7 % (il était de 5,7 % à la fin de 2019). Lors de cette prévision du 25 mars, les mesures de confinement étaient déjà implantées au Québec et les marchés boursiers avaient fortement reculé.

Or, 15 jours plus tard, ce pronostic ne tient plus. Le 9 avril, la Banque Royale a révisé son augure, prévoyant maintenant un recul du produit intérieur brut (PIB) réel de 4,9 % au lieu de 2,5 %. Quant au chômage canadien, il serait de 10 % en moyenne en 2020. Changeant, vous dites ?

Une telle dégringolade de l’économie, vous l’avez déjà lu, est inédite depuis 60 ans. Le tremblement de terre est provoqué par un élément exceptionnel – le damné virus –, si bien que les économistes sont hésitants. Depuis 20 ans, l’économie canadienne a crû ou décru dans une fourchette de - 3 % à + 3 %.

Pour mieux lire l’avenir, j’ai fait le tour des récentes prévisions de quatre institutions financières, en plus de lire l’analyse du Directeur parlementaire du budget (DPB), au fédéral. 

Résultat : tous s’entendent pour une profonde récession au Canada dans la foulée de la pandémie au deuxième trimestre de 2020, suivie d’un fort rebond, dont l’ampleur varie du simple au double, selon l’institution qu’on choisit.

Pour l’ensemble de l’année 2020, le DPB est le plus pessimiste du groupe (- 5,1 %), suivi de la Banque Royale (- 4,9 %) et de la Banque Nationale (- 4,8 %). Deux autres sont nettement plus optimistes, notamment le Mouvement Desjardins, selon qui le recul sera de « seulement » 2,9 % en 2020 et le taux de chômage canadien, de 7,7 %.

L’avis de Desjardins doit être pris au sérieux, sachant que son équipe économique a obtenu le premier rang mondial pour la justesse de ses prévisions pour le Canada en 2017 et 2018, selon la firme Focus Economics.

« Le confinement a augmenté, mais les mesures des gouvernements aussi, par exemple la subvention salariale. C’est un choc vraiment particulier », m’explique l’économiste en chef de Desjardins, François Dupuis.

L’institution coopérative n’a pas encore dévoilé ses prévisions pour le Québec. La Banque Royale et la Banque Nationale, de leur côté, jugent que la situation du Québec sera semblable à celle de l’ensemble canadien, sinon un peu meilleure.

Rebond majeur cet été

Ce qui frappe surtout dans les prévisions des quatre institutions, c’est l’ampleur de la dégringolade de l’économie au deuxième trimestre et, surtout, la force du rebond durant la deuxième moitié de l’année. Ce genre de montagnes russes est rarissime dans les récessions usuelles.

Par exemple, Desjardins juge que l’économie coulera de 22 % entre avril et juin, mais remontera de 18 % cet été et de 7,5 % à l’automne. Pour la Banque Nationale, la chute sera plutôt de 31 % au deuxième trimestre, suivie d’un coup de tonnerre de près de 40 % cet été et de 7,9 % entre septembre et décembre. Wow !

Les scénarios sont semblables à la Banque Royale et chez Valeurs mobilières Banque Laurentienne.

Au bout du compte, ce que veulent savoir les entrepreneurs et les travailleurs, c’est si l’économie canadienne retombera sur ses pattes en 2021, quand la pandémie sera passée.

Or, à ce chapitre, les prévisions sont unanimes : l’économie canadienne retrouvera son rythme de croissance habituel en 2021, soit entre 3,4 % et 4 %, prévoient les économistes. Et le taux de chômage canadien oscillera entre 6 % et 7,6 %.

Cet indice phare des personnes sans travail est beaucoup plus bas que lors de la crise économique de 1982 (sommet de 13,1 %), ou que l’année de la reprise (11,3 % en décembre 1983). Il est même plus bas que le taux de chômage qui a sévi durant toute la décennie 1990 (entre 7,2 % et 12,1 %), si l’on se fie aux données de Statistique Canada.

En somme, l’année 2020 sera douloureuse, mais en 2021, ce n’est ni la misère ni les files d’attente de la dépression des années 30 qui nous attendent, selon les économistes.