Pour ses partisans, c’est la solution à tous les maux des pays riches. Pour ses détracteurs, de la magie noire. Pas étonnant que la « théorie monétaire moderne » soit qualifiée de « magique » par la plupart des économistes. Sa prescription principale – un gouvernement doit imprimer autant d’argent que nécessaire pour financer les programmes sociaux et les infrastructures vertes – est reprise par beaucoup de candidats à la primaire démocrate aux États-Unis.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Le livre

Cet hiver, le premier manuel détaillant la « théorie monétaire moderne », Macroeconomics, a été publié par l’économiste William Mitchell de l’Université de Newcastle, en Australie. 

La prémisse centrale est qu’il n’y a aucune limite à la dette qu’un gouvernement peut contracter dans sa propre devise, puisqu’il suffit qu’il imprime davantage d’argent pour en payer les intérêts. 

Le seul objectif de la politique monétaire devrait être le plein emploi, et les gouvernements devraient embaucher des chômeurs durant les récessions, soit directement, soit en finançant des infrastructures par des déficits. 

Actuellement, l’inflation est au cœur des préoccupations des banques centrales, qui la contrôlent en modulant le taux auquel elles prêtent aux banques. Les partisans de la théorie monétaire moderne veulent contrôler l’inflation en modulant les prélèvements fiscaux, en augmentant par exemple les taxes quand l’inflation est plus élevée. 

Le « New Deal vert » proposé par plusieurs démocrates pour décarboner l’économie américaine fait notamment appel aux déficits et à la théorie monétaire moderne.

Les partisans

La représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a publiquement appuyé la théorie monétaire moderne, tout comme une économiste de l’Université de l’État de New York à Stony Brooke, Stephanie Kelton, qui était la conseillère économique de Bernie Sanders en 2016 et publiera l’an prochain le livre The Deficit Myth

« Depuis la crise de 2008, il y a beaucoup de questions sur le rôle de la finance », explique le politologue Guillaume Hébert, vers qui l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) a dirigé La Presse

M. Hébert appelle cette théorie le « néochartalisme », en référence à la théorie monétaire chartaliste élaborée voilà un siècle par l’économiste allemand Georg Friedrich Knapp. 

« Il y a un désir de réduire l’importance de l’inflation, avec laquelle la pensée néolibérale a un rapport maladif. J’ai entendu parler pour la première fois de la théorie monétaire moderne il y a deux ans dans un colloque à Sherbrooke, et je dois dire qu’il y a parmi ses partisans une certaine ferveur quasi religieuse. Mais il est vrai que si on émet une dette publique dans sa propre devise, il n’y a pas beaucoup de risque. Je trouve ça aberrant qu’on s’inquiète de la dette au Canada quand elle est si basse. » 

Que penser de l’idée d’utiliser la fiscalité plutôt que les taux d’intérêt pour maîtriser l’inflation ?

Les néochartalistes sont plutôt vagues, mais je ne vois pas de problème avec des impôts plus élevés.

Guillaume Hébert 

Et la proposition que l’État soit un employeur de dernier recours ? N’y a-t-il pas un risque que ces nouveaux fonctionnaires syndiqués préfèrent rester au service de l’État ? « Non, en période de croissance, le privé serait plus attrayant et les postes seraient abolis », dit M. Hébert, de l’IRIS.

Les critiques

Des économistes associés aux démocrates, notamment Lawrence Summers et Paul Krugman, ont attaqué la théorie monétaire moderne, essentiellement parce qu’ils sont convaincus que passé un certain niveau, la dette publique devient un frein à la croissance parce qu’elle supprime les investissements productifs privés. 

Ils sont aussi sceptiques devant l’idée que la fiscalité puisse réagir aussi rapidement à l’inflation qu’un ajustement au taux d’intérêt d’une banque centrale. M. Summers a qualifié cette approche de « grotesque » et de « fallacieuse », évoquant « une recette pour un désastre ». 

Steve Ambler, économiste de l’UQAM qui vient de publier un essai sur le sujet dans le Financial Post, précise que même avec un taux de taxation très élevé, s’il y a trop de déficits, il y aura de l’inflation. Ce serait comme au Royaume-Uni dans les années 70, où le taux maximal d’imposition était de 95 % et l’inflation toujours supérieure à 10 % (une aide du Fonds monétaire international avait dû être demandée en 1976). 

« Il y a une limite à la dette qu’émet un gouvernement, même dans les pays riches qui empruntent dans leur propre devise », ajoute Germain Belzile, directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal. 

« On l’a vu en France au début du premier gouvernement Mitterrand et en Allemagne au début du mandat de Gehrard Schröder en 1998. Les deux ont été obligés de reculer parce que leur devise avait perdu rapidement de la valeur. » 

Et l’idée que le gouvernement soit l’employeur de dernier recours et embauche des chômeurs en temps de récession ? « Ça me semble une solution à la recherche d’un problème, en ce moment le taux de chômage est très bas. » M. Ambler de l’UQAM note que toute augmentation de la taille de la fonction publique est « quasiment irréversible ». 

L’ancêtre

Selon Pierre Fortin, économiste à l’UQAM, la théorie monétaire moderne est une copie de l’approche proposée par l’économiste Abba Lerner dans les années 40. 

« Lerner fut un grand macroéconomiste. Je l’ai eu comme prof à Berkeley dans ses dernières années, dit M. Fortin. La vision de Lerner était partagée par la haute fonction publique fédérale des années Mackenzie King–Saint-Laurent : forte implication du budget fédéral dans la stabilisation de la conjoncture économique et dans l’expansion de l’État social. On craignait beaucoup le retour d’une dépression comme dans les années 30. » 

M. Fortin se dit d’accord avec les critiques de la théorie monétaire moderne par Paul Krugman, dont il a envoyé une chronique du New York Times à La Presse.