La montée des inégalités a poussé un autre milliardaire américain, la semaine dernière, à faire une sortie fracassante contre les dérapages du capitalisme.

Richard Dupaul Richard Dupaul
La Presse

Président-fondateur de la firme d’investissement Bridgewater Associates, Ray Dalio – dont la fortune personnelle est évaluée à 18 milliards US – déplore l’écart croissant entre les ultrariches et la classe ouvrière aux États-Unis.

Dans une entrevue au réseau CNBC, le milliardaire et philanthrope a rappelé, graphiques à l’appui, que la richesse de 1 % de la population américaine équivaut à celle de 90 % des habitants de son pays.

Mais Ray Dalio n’est pas le seul à décrier la montée des inégalités. D’autres grands fortunés, dont Bill Gates (Microsoft), Warren Buffett (Berkshire Hathaway) et Jamie Dimon (JPMorgan), ont tour à tour tiré la sonnette d’alarme. En gros, tout ce beau monde estime que les riches sont sous-taxés, et les démunis, délaissés par l’État.

Or, si elles cherchent un exemple concret des dérapages du système, ces grandes fortunes auraient beaucoup à dire sur un secteur essentiel de l’économie : l’habitation.

En effet, les grandes villes de la planète ont de plus en plus de difficultés à offrir à leurs habitants des logements à prix abordables, confirme une étude d’une firme renommée. Vivre dans certains grands centres urbains « chauds », comme Hong Kong ou Amsterdam, est de plus en plus réservé aux nantis de la planète.

Trois fois plus vite que les revenus

Dans son rapport Urban Futures, le spécialiste britannique de l’immobilier Knight Frank a analysé le marché dans 32 villes (Montréal n’est pas du lot) en comparant le prix de la brique et du mortier à la situation financière des citoyens.

Cette analyse fait ressortir un décalage alarmant entre l’évolution du coût du logement et la capacité de payer des acheteurs.

Ainsi, le prix « réel » (en soustrayant l’inflation) des maisons dans les grandes villes a bondi en moyenne de 24 % depuis cinq ans, alors que le revenu réel des habitants n’a augmenté que de 8 % durant ce temps.

Cet écart est d’autant plus étonnant qu’il survient en période de reprise économique. L’un des problèmes est la faible progression des revenus des ménages.

Aux États-Unis, le salaire réel moyen n’a pratiquement pas bougé en 2017 et en 2018 si l’on tient compte de l’inflation, notait récemment le magazine Fortune. Le portrait est tout aussi inquiétant dans plusieurs pays industrialisés.

Durant les 10 années qui ont précédé la crise financière de 2008, le salaire réel moyen dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a augmenté de 27 %. Durant la décennie qui a suivi, la hausse cumulative a été limitée à 8,4 %.

Taux au plancher et spéculation

À l’inverse, les prix des maisons ont flambé ces dernières années en raison de plusieurs facteurs, dont la migration massive vers les centres urbains et la construction insuffisante de logements à prix modestes.

Prix moyen des maisons (mars 2019)

Hong Kong : 1,2 million US Singapour : 874 400 US Shanghai : 872 600 US

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Selon Knight Frank, le marché immobilier a aussi surfé sur les taux d’intérêt au tapis un peu partout dans le monde, mais aussi sur la spéculation de la part des étrangers.

Si bien que plusieurs villes, dont Toronto et Vancouver, ont dû imposer des restrictions et des taxes sur les transactions des non-résidants pour refouler les spéculateurs.

Divers pays ont également pris des mesures en ce sens, dont la Nouvelle-Zélande, l’Australie, Singapour et Hong Kong, qui imposent des taxes supplémentaires aux ressortissants étrangers.

Ces barrières ont permis de contenir ou même de renverser la hausse des prix sur certains marchés surchauffés. À Sydney, par exemple, le prix moyen d’une maison tourne autour de 1 million de dollars ces jours-ci, en baisse de 11 % depuis le sommet de 2017.

Reste que ce prix correspond à 12 fois le revenu médian des Australiens, notait récemment le Wall Street Journal, contre 7 à 10 fois sur des marchés plus équilibrés.

Malgré une certaine accalmie, les experts sont plutôt pessimistes quant à la capacité du marché immobilier de retrouver un certain équilibre à brève échéance.

Dans ses prédictions pour 2019, le spécialiste du placement de personnel Korn Ferry prévoit que les salaires réels (après inflation) dans le monde industrialisé n’augmenteront que de 1 % cette année. Cela se compare à un taux de 1,5 % prévu pour l’an dernier.

Donc, rien à l’horizon qui permettrait à un travailleur au revenu modeste de s’enrichir suffisamment pour acheter un logement dans plusieurs grandes villes.