Sur son inséparable compte Twitter, il y a quelques jours, Donald Trump a pompeusement célébré le plus récent bulletin de l’économie américaine, qui montre une croissance « formidable » et « largement plus forte que prévu » au premier trimestre 2019.

Richard Dupaul Richard Dupaul
La Presse

Un cri de joie que le président américain a coiffé de son fameux slogan « Make America great again ! ».

Le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis a en effet augmenté de 3,2 % (en termes annualisés) au premier trimestre, selon le département du Commerce.

Cette première évaluation est supérieure aux attentes, puisque les économistes interrogés par Reuters prévoyaient une croissance moyenne de 2 %, après celle de 2,2 % au trimestre précédent. Sans oublier que le chômage (3,6 %) est tombé à un creux de près de 50 ans le mois dernier, a-t-on appris vendredi.

Toutefois, la firme de notation de crédit Moody’s, qui connaît bien les rouages de l’économie américaine, voudrait bien modérer l’enthousiasme du locataire de la Maison-Blanche.

« Pas si forte que cela »

Économiste en chef chez Moody’s, Mark Zandi affirme dans un commentaire que les États-Unis ont connu une performance en trompe-l’œil au début de 2019.

L’économie américaine « n’est pas si forte que cela », dit-il, si l’on se donne la peine de désigner les vrais moteurs de la croissance.

De concert avec d’autres experts, M. Zandi signale que l’économie américaine doit sa récente accélération à essentiellement deux choses : l’évolution de la balance commerciale et celle des stocks des entreprises.

Un examen approfondi du rapport du département du Commerce lui donne raison.

Sur le plan du commerce extérieur, les exportations ont certes augmenté de 3,7 % au premier trimestre, mais les importations diminuaient d’autant. Cela a permis une contribution additionnelle de 1,03 point de pourcentage à la croissance du PIB.

Or, « rarement les importations diminuent durant des périodes d’expansion », souligne M. Zandi. Un signe que la guerre commerciale que Donald Trump a déclenchée contre la Chine affecte la demande intérieure.

De plus, les stocks des entreprises ont connu au début de 2019 la hausse la plus forte depuis l’été 2015, ajoutant 0,65 point de pourcentage à la croissance. Autrement dit, America inc. produit bien plus que la demande ne le justifie.

« Cela n’est pas soutenable. Les entreprises ne pourront bientôt faire autrement que de réduire leur production », prévient l’expert.

N’eût été ces deux facteurs, la véritable croissance américaine « serait d’environ 2 % », dit-il, donc similaire à ce qu’elle était avant l’arrivée au pouvoir de Trump.

Cadeaux fiscaux, dettes et déficits

Mark Zandi ajoute une autre explication que d’autres experts passent souvent sous silence.

L’économie aurait en fait ralenti « de manière significative » si elle n’avait pas été « stimulée par des réductions d’impôt qui ont accru le déficit [du gouvernement] », martèle l’expert.

Rappelons que Washington a accordé aux entreprises et aux ménages au début de 2018 de généreux allègements fiscaux totalisant 1500 milliards US. Ces cadeaux ont été financés par le Trésor américain, qui a dû emprunter « plusieurs centaines de milliards » sur les marchés étrangers, dit M. Zandi.

Certes, les consommateurs ont profité d’un apport imprévu d’argent pour dépenser davantage.

Mais ce « rush de sucre », l’expression utilisée par le New York Times l’an dernier, n’a eu qu’un effet temporaire. À preuve : la croissance de la consommation a ralenti à 1,2 % au premier trimestre après + 2,5 % au quatrième trimestre de 2018.

De plus, l’investissement des entreprises n’a augmenté que de 0,2 % – sa plus faible hausse depuis l’automne 2016. Cela confirme la prévision de la banque Citigroup qui, dans un rapport l’an dernier, voyait peu d’indices que les allègements fiscaux allaient inciter les entreprises à investir davantage.

D’ailleurs, une enquête de la National Association for Business Economics, publiée à l’automne, indique que 81 % des entreprises n’avaient pas l’intention de changer leurs plans d’investissement ou d’embauche en raison de la réforme fiscale de Trump.

Où est donc allé l’argent des baisses d’impôt ?

America inc. l’a utilisé à deux fins essentiellement : accumuler des liquidités ou accélérer leurs rachats d’actions en Bourse au niveau record de 1000 milliards US en 2018, selon une estimation de la banque Goldman Sachs.

« Pas besoin d’être un économiste pour réaliser que l’argent [des allègements fiscaux] pomperait l’économie – un certain temps. Mais cet argent est largement disparu […] et la croissance de l’économie est revenue à 2 % », affirme M. Zandi.

« Entre-temps, déplore-t-il, les déficits de la nation et le poids de la dette ne cessent d’augmenter… »