Les pressions inflationnistes doivent-elles céder le pas aux risques qui pèsent sur la stabilité du système financier mondial et la fragile reprise dans la conduite de la politique monétaire?

Rudy Le Cours LA PRESSE

Voilà une question difficile qui semble déchirer les experts des deux côtés de l'Atlantique.

L'économiste en chef de la Banque TD en a surpris plusieurs hier en reportant de juillet à janvier sa prévision d'une prochaine hausse du taux directeur de la Banque du Canada (BdC), fixé à 1% depuis septembre. «La façon traditionnelle de penser la politique monétaire ne parvient pas à tenir compte de l'environnement économique et financier atypique présent», explique Craig Alexander dans une analyse intitulée «Les taux d'intérêt au Canada vont rester plus faibles plus longtemps».

Il ajoute: «Cela signifie que la BdC fait moins confiance à son modèle de prévisions.»

L'atypie repose sur le fait que, si la reprise est enclenchée depuis bientôt deux ans et si les pressions inflationnistes s'intensifient sous la flambée des prix de l'énergie et des aliments, la crise financière internationale perdure et commande la prudence.

La difficulté, c'est que les grandes banques centrales ont pour mandat (à l'exception de la Réserve fédérale américaine) de contenir l'inflation et d'assurer corollairement la stabilité financière pour y parvenir.

Hier, Statistique Canada a annoncé que les industries avaient fonctionné à 79% de leur capacité, au premier trimestre. Il s'agissait de la septième hausse trimestrielle d'affilée au point où nous sommes revenus au taux d'avant la récession. Cela est dû à la fois à une demande grandissante et à une diminution de la capacité.

L'utilisation plus élevée exerce des pressions sur les coûts unitaires de main-d'oeuvre (CUMO) puisque les travailleurs disponibles se raréfient, comme en témoigne le recul du taux de chômage.

Les CUMO ont grimpé de 2,6% au Canada au premier trimestre. Dans le secteur des services, qui représente plus des deux tiers de l'économie, c'est même 4,3%, un sommet en 12 ans, précisait hier à La Presse Stéfane Marion, économiste en chef à la Banque Nationale. «Dans un contexte où l'inflation canadienne est appelée à monter, je continue de croire que la BdC doit mettre plus de poids sur les facteurs propres à notre économie tout en étant prudente dans sa campagne de normalisation des taux.»

Les autorités monétaires canadiennes ne peuvent prétexter une poussée inflationniste passagère, comme le voit la Réserve fédérale américaine, pour justifier ses très faibles taux. Aux États-Unis, les CUMO ont avancé de 0,4% l'hiver dernier après avoir reculé de 0,7% durant l'automne.

Un peu partout dans le monde, l'inflation s'accélère. Elle a atteint 4,5% en mai au Royaume-Uni. Il s'agit du rythme le plus élevé depuis octobre 2008, qui divisera davantage la direction déboussolée de la Banque d'Angleterre.

Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a télégraphié la semaine dernière une deuxième hausse de son taux directeur cette année, dès le mois prochain, malgré la crise de la dette souveraine qui l'oppose à la classe politique quant au moyen de la résoudre.

En Chine, le taux d'inflation a grimpé à 5,5% en mai, soit bien au-delà de la cible de 4% visée par la Banque populaire de Chine qui devra donner bientôt un nouveau tour de vis pour resserrer le crédit.

D'ici le 19 juillet, prochaine date de fixation de son taux directeur, la BdC aura deux statistiques importantes à se mettre sous la dent: le 30 juin, celle de la croissance en avril qui aura sans doute été faible. La veille, elle aura pris la mesure de l'inflation en mai. En avril, le rythme s'élevait déjà à 3,3%, mais diminuait à 1,6% si on en soustrayait des éléments volatils comme l'essence ou les fruits et les légumes.

«C'est ce qui déterminera si la prochaine hausse est en juillet ou en septembre», estime M. Marion.