Il y a un an, la québécoise Tecsult a rejoint Aecom, le plus grand groupe de génie-conseil au monde. Aujourd'hui, elle s'apprête à surfer sur les investissements en infrastructures qui déferlent partout sur la planète. Et comptez sur son PDG, Luc Benoît, pour en tirer profit avec l'intensité qui a fait sa marque.

Mis à jour le 14 févr. 2009
Philippe Mercure
Philippe Mercure LA PRESSE

«Vous considérez-vous toujours comme un gestionnaire agressif?»

Luc Benoît fronce les sourcils. Mais contrairement à nos appréhensions, ce n'est pas le terme «agressif» qui fait tiquer le président-directeur général de la firme de génie-conseil Tecsult.

 

«Je me considère comme un développeur, pas comme un gestionnaire, précise-t-il. Mais pour répondre à votre question, c'est oui.»

Luc Benoît a souvent été décrit par ses collaborateurs comme un «pitbull». «Quand je me mets une idée en tête, je ne lâche pas facilement», explique-t-il.

Une chose est sûre: passer une heure avec lui par les temps qui courent, c'est s'administrer une solide dose d'optimisme dans un monde où le pessimisme semble avoir gagné tout le monde.

Aéroport au Mali, autoroute en Algérie, centres hydroélectriques en Bolivie et au Groenland: Tecsult vient même de signer un contrat de 17 millions de dollars avec l'Arabie Saoudite pour réaliser les études entourant le nouveau quartier financier lancé par le roi Abdallah, à Riyad.

Pendant que les médias ne parlent que de mises à pied et de projets arrêtés, Tecsult, elle, roule la pédale au plancher.

«On est en pleine embauche, dit M. Benoît. On a gagné des marchés ici comme à l'international. On est actuellement 1200, et on est pas mal confiant d'être plus de 2000 d'ici un an ou deux.»

Agressif, M. Benoît? Pas de doute. En fait, il n'y a que les difficultés de recrutement qui semblent pouvoir freiner ses ambitions.

«Avec le ralentissement qui se produit dans le domaine industriel, ça aide au recrutement des ingénieurs électriques et mécaniques, dit le PDG. Mais un ingénieur civil, c'est une denrée rare.»

Pas que la crise financière n'ait aucun impact sur la firme de génie-conseil. «On a eu de gros mandats arrêtés. Des mandats qui nous venaient de compagnies privées, dans le domaine minier, par exemple», dit Luc Benoît.

Sauf qu'avec près de 80% de ses revenus qui proviennent des gouvernements, et avec les gouvernements qui s'apprêtent à dépenser à grands coups de milliards pour stimuler l'économie partout dans le monde, Tecsult est une entreprise qui se permet de rêver.

Au Canada seulement, c'est 12 milliards en deux ans qui seront débloqués pour refaire les routes, les ponts et autres réseaux d'eau du pays. Une manne pour une entreprise qui fait autant dans l'hydroélectricité et l'environnement que les bâtiments et les infrastructures de transport.

«Écoutez, ça parle d'infrastructures et ça reparle d'infrastructures. Nous, on ne peut qu'applaudir», dit Luc Benoît en parlant du dernier budget fédéral.

Se faire acheter pour grandir

Mais si Tecsult décroche contrat sur contrat depuis quelques mois, Luc Benoît dit qu'il faut aussi regarder du côté d'Aecom pour les explications.

Voilà un an exactement que Tecsult a rejoint les 43 000 employés de ce géant établi à Los Angeles, tout simplement la plus importante entreprise de génie-conseil de la planète.

«Pour nous, le statu quo n'était plus une option, explique M. Benoît. Tecsult était une grande entreprise. Pas une très grande, pas une petite: une grande. On était un peu coincé entre les deux... sauf qu'on se battait sur le marché des très grandes.»

Deux options s'offraient à Luc Benoît. Emprunter pour avaler d'autres entreprises... ou se joindre à un plus gros que lui.

On aurait pu croire que le pitbull en Luc Benoît l'aurait incité à la première option. Surtout que l'autre impliquait de voir quelqu'un occuper une chaise au-dessus de lui dans la hiérarchie.

«La question du patron, ça a été un élément avec lequel j'ai beaucoup jonglé avant de faire la transaction, admet M. Benoît. Parce que je n'ai à peu près jamais eu de patron.»

Sauf qu'à tout prendre, Luc Benoît a préféré choisir lui-même son patron... plutôt que de se le faire imposer par les gens à qui il aurait dû emprunter des fonds pour grossir.

«On a eu une époque ici où on avait des clients qui ne nous payaient pas, raconte M. Benoît. Ce n'est pas qu'on n'était pas profitable, mais on avait des problèmes de cash flow. Et je me suis aperçu qu'on avait un patron qui s'appelait la banque. Un patron qui se mettait le nez dans nos affaires et qui nous obligeait à prendre des décisions qui n'étaient pas logiques parce qu'il ne comprenait pas notre business.»

Un an après sa décision, Luc Benoît ne regrette rien.

Parce que le groupe québécois, qui a conservé ses domaines d'expertise et ses marchés géographiques au sein d'Aecom, profite maintenant du vaste bassin de clients de sa maison mère pour le nourrir.

«Avant Aecom, on faisait peut-être 20 millions de chiffre d'affaires en hydroélectricité; là, on en fait 70», illustre Luc Benoît.

«Le projet de Riyad, en Arabie Saoudite, on ne l'aurait jamais eu sans les références d'Aecom. Mais il se fait ici, au Québec.»

Et ceux qui déplorent la perte des fleurons québécois aux intérêts étrangers?

«C'est un sentiment que je comprends, dit M. Benoît. Et non seulement je le comprends, mais je l'ai vécu. Ça a influencé longuement notre décision. Mais on a décidé de se joindre à ce groupe parce qu'on savait que l'équipe de managers du Québec continuerait à gérer. Et qu'on en aurait encore plus à gérer à partir du Québec.»

Entre-temps, M. Benoît promet qu'il continuera à faire des acquisitions comme il l'a toujours fait dans sa carrière. «On en a trois dans le pipeline, dont deux à l'étranger», dit-il. Et qu'il conservera sa façon bien à lui de faire des affaires.

«La semaine passée, je suis allé à Los Angeles et j'ai vu qu'ils commencent à me connaître», dit-il en parlant des dirigeants d'Aecom.

Dans quel sens?

«Le terme pitbull est sorti», lance-t-il avec un sourire.

* * *

Vivre à coups de projets

blank_pageEn une heure d'entrevue, Luc Benoît a dû prononcer le terme «mégawatt» une bonne dizaine de fois. Des possibilités hydroélectriques du Congo à celles de l'Amérique latine, le patron de Tecsult connaît ses dossiers sur le bout des doigts.

blank_pageDes expressions comme «marge de profit» ou «ratio dette-nette sur fonds propres», par contre, sortent beaucoup moins souvent de sa bouche.

«Il n'y a pas grand-monde qui sait ça, mais le génie me passionne pas mal plus que les affaires, confie-t-il. Je suis bien plus un ingénieur qu'un homme d'affaires. Ce qui me motive, c'est de travailler sur des gros projets, les voir se développer.»

Le lendemain de notre rencontre, M. Benoît s'envolait vers la Baie-James pour faire visiter les centrales LG1 et LG2 à un client.

«Dans le domaine hydroélectrique, qui est ma passion, je vais visiter chaque année tous nos gros projets. J'ai encore le nez dans l'ingénierie», dit-il.

Mais gérer 1200 employés, n'est-ce pas davantage un métier de gestionnaire que d'ingénieur? «Oui, il y a de la gestion, concède-t-il. Mais c'est la partie de ma job qui me plaît le moins.»