Inutile de nier l'évidence: les Québécois travaillent en moyenne trois semaines de moins que les Américains et une semaine de moins que les autres Canadiens.

Jacinthe Tremblay, collaboration spéciale

Inutile de nier l'évidence: les Québécois travaillent en moyenne trois semaines de moins que les Américains et une semaine de moins que les autres Canadiens.

Mais certains groupes font exception: les salariés québécois du commerce de détail, notamment, sont au boulot une semaine et demie de plus par année que les Ontariens.

En 2005, les seuls Canadiens à consacrer moins d'heures par année à leur boulot que les Québécois étaient les travailleurs du Nunavut.

L'économiste Jean-Pierre Maynard, chef des mesures de productivité à Statistique Canada, est responsable de cette donnée qui a fait couler tant d'encre et de salive.

«C'est vrai que les Canadiens travaillent moins d'heures que les Américains. C'est vrai aussi que la moyenne d'heures travaillées au Québec est inférieure à celle de la majorité des autres provinces», rappelle-t-il d'entrée de jeu.

Pourquoi?

Selon M. Maynard, 60% de «l'écart Canada-États-Unis» vient de la durée de la semaine de travail 37,5 heures vs 40 heures.

Les 40% qui restent sont attribuables aux vacances et aux congés fériés plus généreux au Canada. Les Canadiens s'absentent pour ces deux raisons environ 50 heures de plus que les Américains.

Ces données confirment la différence entre les politiques et les régimes du travail des deux pays. «Aux États-Unis, les lois du travail sont plus permissives pour les employeurs», explique M. Maynard.

Le poids du secteur public

Les vacances et les horaires sont également au coeur des différences entre les heures travaillées au Québec et ailleurs au Canada.

C'est particulièrement vrai pour la fonction publique, qui représente près de 25% de la main-d'oeuvre de la province.

«Au Québec, les salariés de l'État, des municipalités, de la santé et de l'éducation ont plus de vacances et une semaine de travail plus courte que ceux des autres provinces. Dans l'ensemble, ils travaillaient 116 heures de moins que la moyenne canadienne en 2005. C'est la principale cause de la différence québécoise», précise M. Maynard.

Les salariés du privé, de leur côté, ont travaillé 49 heures de moins que les autres Canadiens en 2005. Deux groupes dérogent à ce modèle: les employés du commerce de détail, qui font 33 heures de plus que la moyenne canadienne, ainsi que les travailleurs autonomes.

Les données de Statistique Canada révèlent par ailleurs une réalité souvent négligée: les salariés de Colombie-Britannique travaillent seulement neuf heures de plus par année que les Québécois. «Ce différentiel n'est pas significatif», note l'économiste.

Malgré la rigueur des enquêtes de Statistique Canada, M. Maynard rappelle que la mesure actuelle des heures travaillées comporte plusieurs zones grises.

Cette mesure est basée sur une définition du temps de travail qui date des années 60, à l'ère de l'homme pourvoyeur et du travail à temps plein, dans un même lieu, pour le même patron.

«Nous avons encore des difficultés à mesurer le temps de boulot des télétravailleurs, des employés à temps partiel ou sur appel et des travailleurs autonomes ainsi que le temps que les salariés de l'économie du savoir passent à penser», explique-t-il.

Statistique Canada n'est pas seule aux prises avec ces difficultés. Depuis 2000, Jean-Pierre Maynard siège d'ailleurs à un comité international de statisticiens qui cherche à adapter les chiffres aux nouvelles réalités du travail.

Choisir ou subir?

Claude Séguin, vice-président principal de CGI et ancien sous-ministre des Finances du Québec, a lui aussi tenté de cerner les causes des différences québécoises au chapitre des heures travaillées.

Il a fait l'exercice avec Benoit Dostie, professeur d'économie à HEC Montréal. Ses constats ont été publiés le 16 juin dernier dans Le Devoir, sous le titre "Le retard économique du Québec".

"J'ai analysé cet enjeu dans le contexte du débat actuel sur la richesse, ou plutôt de la pauvreté du Québec face aux États-Unis et à l'Ontario. Les facteurs liés à la main-d'oeuvre, dont les heures travaillées, expliquent 40% de notre retard", explique-t-il.

"Avant de se flageller, nous avons voulu comprendre pourquoi les Québécois travaillent moins d'heures. Nous avons découvert que l'écart avec l'Ontario tient surtout à deux phénomènes. Un moins grand nombre de Québécois font des semaines de 50 heures ou plus. Les Québécois s'absentent plus du travail que les Ontariens pour des raisons de maladie", précise-t-il.

Pas de paresse

Selon M. Séguin, s'il est indéniable que les Québécois travaillent moins d'heures, cela ne signifie pas pour autant qu'ils sont paresseux ni qu'ils ne souhaiteraient pas travailler plus.

"Plusieurs travailleurs invités à la préretraite aimeraient continuer leur carrière. Plusieurs salariés à temps partiel feraient avec plaisir plus d'heures. Plusieurs syndiqués accepteraient plus de flexibilité dans les horaires si elle ne leur était pas imposée", croit l'ancien sous-ministre.

CERTAINS QUÉBÉCOIS TRAVAILLENT PLUS...Heures travaillées en moyenne en 2005

Canada / Québec

Salariés du secteur privé: 1776 / 1727

Salariés du secteur public et des organismes à but non lucratif: 1580 / 1464

Travailleurs autonomes: 1774 / 1807

Ensemble des travailleurs: 1720 / 1674

Source: Jean-Pierre Maynard, économiste et chef des mesures de productivité, Statistique Canada