(Québec) C’est un rêve vieux comme l’aviation : relier les régions du Québec aux grands centres grâce à des vols qui ne coûtent pas les yeux de la tête.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

C’est précisément ce rêve que veut réaliser une nouvelle compagnie aérienne québécoise qui doit prendre son envol en mai prochain, malgré la pandémie.

« À un moment donné, il faut y aller. Et là, on a décidé que c’était le temps d’y aller. Ça fait trop longtemps que le Québec est mal desservi [en transports] aériens et ça nuit au développement des régions », croit Éric Larouche, président de la Coopérative de transport régional du Québec (TREQ).

Ce projet suscite beaucoup d’engouement parmi les élus des régions, mais il est aussi accueilli avec une dose de prudence. Certains se demandent si cette coopérative arrivera à tenir ses promesses, comme des billets aller-retour entre 318 $ et 425 $ pour relier Montréal aux îles de la Madeleine, entre 276 $ et 378 $ entre Québec et Sept-Îles ou Montréal et Rouyn-Noranda.

La création de TREQ a été annoncée l’été dernier, dans la foulée de la décision d’Air Canada de supprimer huit liaisons régionales au Québec. Mais le projet germait depuis longtemps dans la tête des gens d’affaires qui pilotent l’aventure.

Le projet de compagnie aérienne a été développé notamment avec Serge Larivière, qui est propriétaire de l’Aéroport international de Mont-Tremblant. Jean-Martin Aussant fait partie du conseil d’administration.

« On n’est pas un low cost. On est un normal cost ! », lance au bout du fil Serge Larivière, directeur de TREQ.

« On dit qu’on va relier Montréal et les îles de la Madeleine pour 300 à 400 $. Les gens répondent que c’est impossible. Mais Toronto-Thunder Bay, c’est la même distance et les sièges se vendent à partir de 280 $ aller-retour. Pourquoi les Ontariens seraient capables de le faire, mais pas nous ? », demande M. Larivière.

Cinq avions

Rapidement, l’idée de former une coopérative est née. « C’est trop important pour que ce soit l’affaire d’une entreprise privée. On s’est dit : c’est tout le Québec qui va être propriétaire de ça », explique Éric Larouche.

La part sociale ne doit coûter que 10 $. La campagne de recrutement de membres commencera fin janvier. « Lors de la campagne, on va mesurer l’intérêt des Québécois pour le projet. Ça va être un moment clé », croit le président.

Le financement, estimé à 65 millions, serait bouclé à 75 %. Une douzaine de destinations sont prévues, et les premiers vols auront lieu en mai si tout se passe comme prévu.

La coopérative doit compter sur cinq appareils Q400 de Bombardier. Ces avions de 78 places ont davantage de capacité que les petits appareils qui desservent actuellement plusieurs villes de région.

C’est d’ailleurs la clé du plan d’affaires : TREQ misera sur le volume pour offrir des prix plus bas que ceux de la concurrence.

« Il y a des transporteurs québécois qui disent que les prix sont hauts parce qu’il n’y a pas de demande. Nous, on dit qu’il n’y a pas de demande parce que les prix sont hauts », lâche Serge Larivière.

Enthousiasme, mais…

L’arrivée imminente de TREQ a été généralement saluée par les élus régionaux, même si certains sont plus prudents que d’autres.

« Moi, je serai le premier à prendre ma carte de membre », lance au bout du fil le maire de Sept-Îles, Réjean Porlier, qui fait partie du camp des optimistes.

C’est inespéré pour nous et j’y crois énormément, à ce projet-là.

Réjean Porlier, maire de Sept-Îles

Le maire rappelle qu’un rapport d’experts de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) a conclu en juillet dernier que le modèle coopératif était « la voie à privilégier » pour le transport aérien sur la Côte-Nord.

« L’objectif n’est pas nécessairement d’avoir du profit, mais d’amener un développement pour les régions », note M. Porlier.

Le prix des billets d’avion entre Sept-Îles et Québec joue au yoyo, déplore le maire. Actuellement, les clients paient souvent beaucoup plus que les quelque 350 $ que dit vouloir exiger TREQ.

« On a des gens avec des rendez-vous à Québec qui prennent l’auto. C’est 7 heures 30 quand tout va bien. Mais l’hiver dans de mauvaises conditions, ça peut être 10, 11 heures », dit-il.

Le maire des Îles-de-la-Madeleine fait quant à lui partie du camp des prudents. Jonathan Lapierre explique qu’il « souhaite du succès » à TREQ.

« Mais des compagnies aériennes avec des moyens financiers, il en est passé ici et personne n’a réussi à desservir les régions du Québec avec des billets au rabais », indique M. Lapierre, qui est aussi président du comité sur le transport interrégional de la Fédération québécoise des municipalités (FQM).

S’ils sont capables d’avoir le financement, le personnel, les avions et de desservir les régions, alors grand bien leur fasse et grand bien nous fasse.

Jonathan Lapierre, maire des Îles-de-la-Madeleine

Le maire de Gaspé prévient quant à lui qu’Air Canada pourrait décider de reprendre le service dans les destinations délaissées. Il demande aux gouvernements de régir davantage le prix des billets d’avion.

« Air Canada pourrait facilement revenir sur le marché, casser les reins des adversaires, reprendre son monopole et remonter les prix », dit Daniel Côté.

« On pense qu’on doit régir [le marché] en établissant des prix minimum et maximum pour les billets. Mais il n’y a aucune volonté des gouvernements de régir les marchés », dit-il.

Dans ce contexte de « Far West », le maire de Gaspé pense que le pari de TREQ « est extrêmement audacieux ».

« Mais les promoteurs derrière le projet n’en sont pas à leur première audace, dit-il. Ce sera intéressant de voir comment ça se déroule. »