Le portrait des urgences, les listes d’attente en chirurgie, les délais pour obtenir une évaluation à la DPJ : à compter d’aujourd’hui, le gouvernement diffusera une tonne de données sur le système de santé. Pour l’heure, le diagnostic n’est pas rose, reconnaît en entrevue le ministre Christian Dubé.

Publié le 17 mai
Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse
Pierre-André Normandin
Pierre-André Normandin La Presse

« Ça fait partie du changement de culture »

Après la COVID-19, c’est tout le réseau de la santé qui fera désormais l’objet d’un bilan régulier. Le ministre Christian Dubé rend public mardi un tout nouveau tableau de bord pour « mesurer » le redressement promis par le gouvernement Legault, après un premier mandat marqué par la pandémie. Et ce, même si le portrait n’est pas flatteur.

« Je pense que les Québécois sont mûrs pour se faire dire les vraies choses, de se faire dire un peu comme avec la COVID que quand ça n’allait pas, on le disait », affirme le ministre de la Santé et des Services sociaux en entrevue avec La Presse.

« On a pris une décision très importante de dire, même si les résultats sont difficiles en ce moment, bien on est mieux d’être transparents », ajoute Christian Dubé, rencontré lundi dans ses bureaux de Montréal.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dévoile ce mardi une foule de données centralisées dans un tableau de bord inspiré de celui de la COVID-19, publié quotidiennement depuis un an. Les urgences débordent-elles ? Les listes d’attente en chirurgie s’améliorent-elles ? Combien de temps prend la DPJ pour évaluer les dénonciations ? En quelques clics, les Québécois pourront prendre le pouls du réseau de la santé.

  • Présentation du tableau de bord

    CAPTURE D’ÉCRAN FOURNIE PAR LE MINISTÈRE 
DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX

    Présentation du tableau de bord

  • Présentation du tableau de bord

    CAPTURE D’ÉCRAN FOURNIE PAR LE MINISTÈRE 
DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX

    Présentation du tableau de bord

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    CAPTURE D’ÉCRAN FOURNIE PAR LE MINISTÈRE 
DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX

    Présentation du tableau de bord

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    CAPTURE D’ÉCRAN FOURNIE PAR LE MINISTÈRE 
DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX

    Présentation du tableau de bord

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Les données se veulent une représentation des grandes priorités du MSSS, notamment l’accès aux services de première ligne, l’activité aux urgences, les délais dans les opérations.

« Pour moi, ça fait partie du changement de culture », explique M. Dubé.

Tu ne peux pas décider de faire une transformation aussi importante d’une machine comme ça si tu n’as pas une méthode rigoureuse de gestion et de publication de données.

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

« On a fini par accepter [avec les PDG] qu’il était important de tracer la ligne et de respecter l’engagement qu’on a pris avec le Plan santé qu’il fallait mesurer », précise-t-il.

Présenté en grande pompe à la fin de mars, le Plan santé de Christian Dubé avait d’ailleurs été critiqué pour l’absence de cibles et d’échéanciers. Le tableau de bord vient répondre à ces critiques en fixant des cibles à atteindre par secteur, selon le ministre.

La première mouture du tableau de bord de la santé promet de diffuser 39 indicateurs chaque semaine. L’information permettra de remonter parfois plusieurs années en arrière, pour mieux évaluer la performance actuelle. Le site contient déjà un peu plus de 142 000 données. Et tout comme le tableau de bord COVID-19 qui a évolué depuis deux ans, d’autres indicateurs s’ajouteront au fil du temps, promet-on. Une deuxième version avec plus d’indicateurs est prévue pour la mi-juin et une autre en juillet.

Il est pour l’heure possible d’avoir un portrait par région et, d’ici quelques semaines, un état des lieux sera aussi offert par établissement et même par installation. On pourra par exemple connaître le nombre d’opérations en attente à l’hôpital Anna-Laberge, en Montérégie.

Les données seront mises à jour tous les mardis, mais certains indicateurs, une fois par mois.

Accès à la première ligne

Le ministre Christian Dubé ne cache pas que l’accès à la première ligne est l’indicateur qu’il suivra avec le plus d’attention au cours des prochaines semaines.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Christian Dubé, ministre de la Santé 
et des Services sociaux, lundi

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec a renoncé à sa promesse électorale de 2018 visant à ce que tous les Québécois aient accès à un médecin de famille en 2022. Québec vient toutefois de conclure une entente de principe avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec pour accroître l’accès à la première ligne. Alors que plus de 1 million de patients sont orphelins, le gouvernement Legault se donne pour cible de réduire ce nombre de moitié au 31 mars 2023.

Le tableau de bord démontre que Québec est encore bien loin d’atteindre ses objectifs alors que 78,7 % des Québécois étaient pris en charge en date du 31 mars 2022 (cible : 85 %). D’ici les prochains mois, on publiera aussi le nombre de demandes traitées dans un délai de moins de 36 heures, un autre engagement électoral.

L’implantation du fameux Guichet d’accès à la première ligne (GAP), qui doit se déployer à travers la province, pourra aussi être suivie en temps réel sur le site.

Les données au sujet de la main-d’œuvre sont incomplètes pour l’instant. Les indicateurs sur les besoins actuels et le recours aux agences de placement sont toujours en développement et pourront être publiés au cours de l’été. Les statistiques permettent néanmoins de constater l’évolution des heures supplémentaires et de l’absentéisme.

Pour le recours au « temps supplémentaire obligatoire » (TSO), en date du 9 avril, le taux se situe à 0,13 %. Cette donnée vaut cependant pour l’ensemble des heures travaillées dans le réseau. Le ministre Dubé s’engage donc à publier sous peu un indicateur par corps d’emploi, ce qui pourra être plus représentatif de la réalité des conditions de travail des infirmières, par exemple.

Performance des PDG

Christian Dubé explique qu’il cherche à rejoindre « deux publics » avec son tableau de bord : d’abord, les Québécois, qui pourront « se reconnaître dans leur région » et avoir accès « à une meilleure reddition de comptes », mais aussi les gestionnaires du réseau de la santé, qui verront les performances des CISSS et des CIUSSS publiées et comparées entre elles.

C’est pas drôle quand t’es un PDG de te faire dire : regarde, les listes d’attente augmentent, les délais en chirurgie ne sont pas bons. La réaction, ce serait peut-être de dire : est-ce qu’on peut attendre de s’améliorer et après, on le publiera ? La réponse, c’est non.

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

Ce n’est pas la première fois qu’un ministère mise sur des indicateurs pour tenter d’améliorer les services aux citoyens. Le ministère des Affaires municipales a publié pendant plusieurs années des données qui permettaient de comparer le coût des services entre pratiquement toutes les municipalités du Québec.

Cette pratique a toutefois été abandonnée devant la pression des villes, qui jugeaient l’exercice trop exigeant. Seul Montréal continue à diffuser chaque année une série de données permettant à ses citoyens de comparer la performance de la métropole à quelques autres grandes villes canadiennes, comme Toronto ou Calgary.

Le ministre Dubé en convient, certains gestionnaires pourraient trouver l’expérience exigeante, puisqu’ils auront à répondre à certaines questions difficiles. Mais pas question de reculer. Les cibles pourront aussi être adaptées à la région, précise-t-il.

« Si je veux avancer, que tout le monde embarque dans ça, notamment les PDG, il faut qu’ils voient qu’on le fait pour les Québécois. […] C’est eux [les PDG] qui vont avoir aussi cette pression-là, pas juste moi. Mais, on s’est tous mis ensemble pour que cette compétition, cette information [soient diffusées]. » Il estime que cette nouvelle « compétition entre PDG » aura un effet positif sur la gestion.

Un réseau mal en point

Le ministre Christian Dubé ne s’en cache pas : les premières données diffusées par le ministèrede la Santé brossent le portrait d’un réseau mal en point. L’accès à certains services s’améliore, mais le réseau est encore loin de nombreuses cibles du Plan santé. Quand il ne s’en éloigne pas carrément.

Difficile accès à un médecin de famille

En janvier 2018, 407 000 Québécois attendaient pour obtenir un médecin de famille. Trois ans plus tard, ils sont désormais un peu plus de 1 million sur la liste d’attente. Et après avoir augmenté de 2018 à 2020, le nombre de Québécois inscrits auprès d’un médecin de famille recule depuis le début de 2021. Ainsi, avec 78,7 % de sa population inscrite à un médecin de famille, le Québec est encore loin – et même s’éloigne – de son objectif de 85 %. Le ministre Dubé estime néanmoins qu’une entente avec la Fédération des médecins omnipraticiens permettrait d’atteindre la cible d’ici un an.

L’attente en chirurgie s’allonge

Au début de la pandémie, 115 000 Québécois attendaient pour une opération, dont 2500 depuis plus d’un an. Sous le coup du délestage imposé par la gestion de la pandémie, ils sont désormais 156 000 à attendre, dont 21 633 depuis plus d’un an. Bref, le Québec n’a pas encore commencé à rattraper le retard et, au contraire, voit toujours ses listes d’attente s’allonger. De tous les indicateurs rendus publics, le ministre Dubé estime qu’il s’agit du plus préoccupant. Christian Dubé s’est engagé à ramener les chirurgies en attente depuis 12 mois au niveau prépandémique (autour de 3000) en avril 2023.

Urgences bondées

Les urgences affichent un taux d’occupation de 115 % actuellement, nettement au-dessus de la cible de 85 % fixée par Québec. C’est aussi beaucoup plus qu’à la même période l’an dernier, où elles affichaient un taux d’occupation de 97 %. Et l’été promet d’être chaud dans les hôpitaux alors qu’on enregistre déjà un peu plus de 10 000 visites par jour aux urgences dans la province. Un indicateur permet toutefois de constater que du nombre, plus de la moitié (5524) sont jugées « moins urgentes ou non urgentes ».

Des lits disponibles

Malgré les urgences bondées, aux étages, la situation est moins tendue. Des 16 927 lits disponibles dans la province, 86,6 % sont occupés, ce que Québec juge « acceptable ». Mais à l’approche de l’été, on se rapproche de plus en plus du seuil critique de 90 %. Le ministre Christian Dubé espère également voir les hôpitaux réduire le nombre de patients en attente d’un transfert, ce qui permettrait de libérer des centaines de lits et, du même coup, soulager les urgences qui débordent. « Je suis ça chaque matin comme une horloge », dit-il.

Plus de personnel

Fatigué après deux ans de pandémie, le personnel de la santé peut enfin compter sur des renforts. Ils sont désormais 338 000 employés dans le réseau, contre 308 000 il y a deux ans. Le ministre Dubé note toutefois que l’absentéisme continue à priver le réseau de 60 000 employés. À ce sujet, l’indicateur sur le besoin de main-d’œuvre en temps réel sera publié au cours de l’été. Lors de l’étude des crédits budgétaires de son ministère, au début du mois, il a été révélé qu’il manque pour l’heure au moins 5340 infirmières et infirmières auxiliaires pour combler les quarts effectués par des agences ou en temps supplémentaire obligatoire.

Longue attente pour évaluer les jeunes

Après s’être amélioré en 2020, le temps d’attente pour les évaluations à la Protection de la jeunesse s’est détérioré depuis le début de 2021. En janvier, il fallait compter 55 jours en moyenne pour obtenir une évaluation au Québec. On est retombé à 28 jours d’attente depuis, mais cela reste au-dessus de la cible de 21 jours. Il faut dire que le nombre de signalements a augmenté durant la première moitié de 2021, pour ensuite légèrement diminuer. La situation est plus problématique dans certaines régions, comme l’Estrie, où il fallait compter près de 150 jours d’attente en janvier. Depuis, l’attente est redescendue à 28 jours en moyenne.

Plus de soutien à domicile… mais plus d’attente

Les services de soutien à domicile offerts aux aînés et aux personnes vulnérables ont considérablement augmenté depuis trois ans… mais la liste d’attente pour en obtenir continue néanmoins d’augmenter. Il y a trois ans, le MSSS a donné 20,8 millions d’heures de services. L’an dernier, 25 millions d’heures. Cela n’a pas empêché la liste d’attente de s’allonger de plus en plus : de 9576, ils sont désormais 17 570 à attendre pour en obtenir, soit deux fois plus.

Abandon du projet de loi 19 : l’aide médicale à mourir avant les données

Devant l’embouteillage parlementaire, Québec abandonne le projet de loi 19 qui vise à décloisonner l’accès aux données dans le réseau de la santé pour arriver à adopter, d’ici la fin de la session, le projet de loi sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir, une question qui fait consensus à l’Assemblée nationale.

« Je pense que le choix va être entre l’aide médicale à mourir et [le PL] 19. Si j’ai un choix à faire, je pense que ça va être l’aide médicale à mourir », a admis le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, rappelant qu’il s’agira néanmoins d’un « choix du gouvernement ».

« Ce sera aux Québécois de dire quand [ils] veulent faire le 19 », a-t-il ajouté, faisant bien comprendre que le projet de loi ne pourra pas être étudié avant la fin de la présente législature, le 10 juin. Le Québec sera ensuite plongé dans les élections générales à l’automne. Le gouvernement Legault pourrait à nouveau présenter le projet de loi s’il est réélu.

Le projet de loi 19, présenté en décembre 2021 par le ministre Dubé, vise à rendre plus « fluide » le partage des renseignements pour le patient, le professionnel, le gestionnaire et le chercheur. Le gouvernement Legault cherche aussi à moderniser les systèmes informatiques du réseau et à oublier pour de bon l’ère des télécopieurs.

Le ministre n’a pas besoin du projet de loi 19 pour présenter les données contenues dans son tout nouveau tableau de bord, mais avec l’adoption du texte législatif, il pourrait élargir sa palette d’indicateurs, a-t-il expliqué lundi.

Élargissement de l’aide médicale à mourir

Cela laisse néanmoins peu de temps au gouvernement pour adopter le projet de loi qui recommande l’élargissement de l’aide médicale à mourir, notamment aux personnes souffrant d’alzheimer. Le texte législatif pourrait être au mieux déposé le 25 mai prochain. Il resterait ensuite trois semaines pour tenir les consultations particulières où différents groupes sont entendus et ensuite faire l’étude détaillée.

La commission de la santé et des services sociaux qui sera chargée d’examiner le texte législatif étudie actuellement le projet de loi 28 qui vise à mettre fin à l’état d’urgence sanitaire.

Au début du mois, l’opposition a fait une sortie publique commune pour presser le gouvernement de déposer le projet de loi sur l’aide médicale à mourir. En décembre, une commission spéciale transpartisane sur l’évolution de la Loi concernant les soins de fin de vie a en effet recommandé d’élargir l’accès à l’aide médicale à mourir aux personnes inaptes, comme celles souffrant d’alzheimer, en leur permettant de présenter une « demande anticipée ».