À la veille du début de l’étude du projet de loi 11 qui vise à « augmenter l’offre de services de première ligne par les médecins omnipraticiens », des voix s’élèvent pour critiquer le climat politique qui décourage les étudiants de dernière année de choisir la médecine familiale. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, assure quant à lui que le projet de loi n’en est « pas un de punition, mais bien de gestion ».

Publié le 28 janvier
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

En octobre, le gouvernement avait annoncé vouloir revoir la gestion des soins de première ligne au Québec. Le premier ministre, François Legault, avait d’abord évoqué de possibles sanctions envers les omnipraticiens ne prenant pas en charge suffisamment de patients, soulevant la colère de beaucoup.

Ce climat politique a « diminué beaucoup l’attrait pour la médecine familiale », selon le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, le DMarc-André Amyot, qui, des mois plus tard, se dit « très inquiet pour l’avenir de la profession ».

Il manque déjà de 800 à 1000 omnipraticiens au Québec. Et plus de 800 000 Québécois patientent sur le Guichet d’accès à un médecin de famille, affirme le DAmyot. « Si on n’attire pas plus de jeunes dans la profession, on ne comblera jamais ce retard », dit-il.

Finissants découragés

Médecin résident en médecine familiale et coprésident de la Table des résidents coordonnateurs en médecine de famille de l’Université de Montréal, le DSamuel Giard a sondé en décembre les étudiants de dernière année en médecine de trois universités francophones du Québec pour savoir vers quelle spécialité ils se dirigeaient.

Sur les 124 étudiants ayant participé au sondage maison, 43 % ont indiqué que leur premier choix serait la médecine familiale. Le gouvernement vise plutôt à ce que 55 % des finissants se dirigent vers cette spécialité.

Le DGiard a aussi questionné ces étudiants sur le « climat politique actuel entourant la médecine familiale ». La très grande majorité des répondants (95 %) l’a qualifié de négatif. Ce climat a eu un effet sur l’orientation de 68 % des répondants, dont 43 % ont dit avoir choisi une autre spécialité que la médecine familiale.

Je m’attendais à des réponses dans ce sens. Mais pas de cette ampleur.

Le Dr Samuel Giard, coprésident de la Table des résidents coordonnateurs en médecine de famille de l’Université de Montréal

Selon lui, « le découragement est grand » par rapport à la médecine familiale chez les étudiants et « agir comme nous le faisons actuellement ne fera pas en sorte d’amener de la relève ».

Président de la Conférence des doyens des facultés de médecine du Québec, le DPatrick Cossette a indiqué par écrit à La Presse que « la déclaration du gouvernement sur la productivité des médecins de famille émise l’automne dernier pourrait malheureusement avoir un impact sur leur choix d’aller ou non vers une résidence en médecine familiale ». Le DCossette indique que les quatre facultés de médecine québécoises « travaillent de concert et posent des actions concrètes pour […] valoriser la profession de médecin de famille et encourager les étudiantes et étudiants à choisir cette spécialité généraliste ».

« Main tendue »

Début décembre, le ministre de la Santé et des Services sociaux a déposé le projet de loi 11, qu’il avait présenté comme une « main tendue » aux omnipraticiens. En entrevue, le ministre souligne que son projet de loi a totalement mis de côté les sanctions.

Selon M. Dubé, le projet de loi vise « à obtenir des données pour bien comprendre ce que font les médecins et à avoir la possibilité d’augmenter les rendez-vous dans certaines régions pour avoir un meilleur accès ».

Le ministre Christian Dubé affirme qu’il est important pour les gestionnaires de chaque région d’avoir des données permettant de savoir si la prise en charge de patients sur leur territoire doit être augmentée ou non.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec

Le ministre dit aussi avoir rencontré dans la dernière année à deux reprises les étudiants en médecine pour parler de « médecine spécialisée versus la médecine générale ».

Le ministre Christian Dubé assure vouloir « travailler avec la relève » et dit avoir « changé d’approche ».

« Les jeunes m’ont dit qu’ils veulent une meilleure conciliation travail-famille que leurs prédécesseurs », dit M. Dubé, qui explique que son projet de loi 11, dont l’étude débute mardi à Québec, permettra justement que la prise en charge des patients ne soit plus calculée par médecin, mais par groupe de médecine de famille, ce qui répartirait ainsi la charge.

Ces jours-ci, les étudiants de dernière année en médecine de partout au Québec postulent pour savoir vers quelle spécialité ils se dirigeront. Depuis 10 ans, le Québec peine à pourvoir l’ensemble de ses postes en médecine familiale, montrent des données du CARSM, organisme pancanadien qui jumelle les futurs médecins résidents en fonction des différents postes de spécialité offerts à l’échelle du pays. L’an dernier, 75 postes en médecine familiale étaient restés vacants au Québec – un sommet en 10 ans.

Selon la présidente de la Fédération médicale étudiante du Québec, la Dre Catherine Lajoie, le plus faible attrait de la médecine familiale est un « problème avec des causes multiples ». « On n’a, par exemple, pas beaucoup de professeurs qui sont médecins de famille […], dit-elle. Mais quand en plus, sur le plan politique, on sent une dévalorisation de la profession, ça n’aide pas. »