(Québec) À deux semaines de la fin de leur formation, de futurs préposés en CHSLD nagent dans l’incertitude. Occuperont-ils un poste à temps complet ? Toucheront-ils un salaire de 26 $ l’heure ? Le flou persiste, et ce, malgré les promesses faites par le gouvernement Legault, a pu constater La Presse.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

« On est dans l’inconnu, nous, on joue avec nos vies, notre carrière, mais on a une maison à payer », relate un finissant de la première cohorte de la formation express pour devenir préposé en CHSLD. Lui comme tous les autres étudiants consultés par La Presse ont requis l’anonymat pour s’exprimer plus librement.

Ils craignent de subir des représailles s’ils parlent publiquement.

« C’était une décision très importante à prendre. Quand on l’a prise, on a cru le premier ministre. On espère qu’il tiendra sa promesse », a poursuivi celui qui travaillera au CISSS de Laval. Sa conjointe et lui ont laissé leur emploi respectif pour répondre à l’appel lancé par François Legault d’aller au chevet des aînés en CHSLD.

En juin, Québec a déployé d’urgence une formation accélérée avec bourse (21 $ l’heure) pour embaucher 10 000 préposés en CHSLD. Un emploi à temps complet, payé 26 $ l’heure – 49 000 $ par année —, a été promis à ceux qui réussiraient le programme. Quelque 8100 nouveaux préposés doivent intégrer le réseau le 15 septembre.

Des finissants déplorent le fait d’être tenus dans le noir alors qu’approche la fin de leur formation. « On reçoit l’information au compte-gouttes », a confié une élève de Montréal.

Je n’ai pas eu d’information pertinente au sujet de mon salaire ni de mon affectation. J’ai reçu [vendredi] le dernier versement de ma bourse. On s’entend, entre ce versement et le dépôt de ma première paye, il faut s’organiser.

Une élève de Montréal

Vendredi, une finissante de Sherbrooke a informé La Presse qu’elle venait d’avoir la confirmation du CIUSSS de l’Estrie-CHUS que son taux horaire serait de 20,55 $. « Ce n’est pas comme ça que cela avait été présenté. Quand on signe pour quelque chose, on s’attend à ce que l’entente soit respectée des deux côtés », a-t-elle déploré.

Tous les élèves inscrits à la formation ont dû s’engager à fournir une prestation de travail à temps complet pendant un an, sinon, ils devront rembourser la rémunération touchée pendant les études.

« On s’entend que si le salaire est de 20,55 $, l’entente n’est pas la même », a dit un élève. « On se sent comme si on nous avait attirés et, maintenant, on fait un peu n’importe quoi avec nous », a témoigné une autre finissante.

Le Ministère explique que le salaire des futurs préposés en CHSLD s’accompagne de primes liées à la COVID-19. En vertu des conventions collectives en vigueur, les finissants seront payés au premier échelon, soit 20,55 $ l’heure. À cela s’ajoute la prime COVID-19 de 8 %, certaines primes déjà conventionnées et des montants forfaitaires.

SALAIRE À L’ENTRÉE — PRÉPOSÉS

Salaire horaire actuel : 20,55 $

Prime de non-chevauchement 2 % (déjà conventionnée) : 0,41 $

Prime COVID-19 8 $ : 1,64 $

Montants forfaitaires en CHSLD (déjà conventionnés) : 0,24 $

Montant forfaitaire temps complet (100 $/semaine COVID-19) : 2,76 $

Sous-total : 25,60 $

Source : ministère de la Santé et des Services sociaux

Certains des finissants rencontrés n’avaient encore reçu aucun détail à propos des primes en vigueur. La communication envoyée par le CIUSSS de l’Estrie-CHUS vendredi à une étudiante, que La Presse a pu consulter, ne fait d’ailleurs état d’aucune prime. « Ça fait plusieurs fois que le gouvernement le répète, mais nous, on ne reçoit aucun document officiel qui nous confirme ces informations-là », a soutenu une élève de Laval. « On nous dit que ça va à peu près arriver à ça [26 $ l’heure], mais que va-t-il se passer après la pandémie ? », s’interroge une élève de la Montérégie.

« Il y a beaucoup d’informations contradictoires entre ce que dit M. Legault et ce que l’établissement nous dit », a témoigné une autre.

« PAS DE PETITS CARACTÈRES »

Les primes COVID-19 — qui sont temporaires — ont été adoptées par décret en vertu de l’état d’urgence sanitaire et s’accompagnent de conditions. Par exemple, le montant forfaitaire de 100 $ n’est versé que si l’employé ne refuse « aucun déplacement ou affectation intra ou inter établissement ». Ces montants ne sont pas non plus « cotisables » aux fins du régime de retraite.

Dans notre cahier, c’était écrit qu’on aurait un salaire de 49 000 $. C’était coulé dans le béton, il n’y avait pas d’astérisques ou de petits caractères.

Une future préposée en CHSLD

Les élèves interrogés ont parlé d’un « stress financier inutile » alors que la formation a été « très intense ». Ils se sentent « laissés à eux-mêmes » et demandent d’être rassurés. « Ceux qui restent sont là pour les bonnes raisons », a confié l’une de ces élèves, affirmant s’être découvert une « vocation ».

« Je ne regrette pas mon choix de carrière, mais je regrette tout ce brouhaha qui n’en finit pas. On a hâte de se concentrer sur notre travail », a lancé un homme qui a laissé un emploi mieux rémunéré pour devenir préposé.

Au cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, on indique que les salaires seront versés aux préposés aux bénéficiaires en fonction de l’ancienne convention collective et que les négociations se poursuivent avec les syndicats.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, qui était aux commandes du Conseil du trésor avant le remaniement ministériel de juin, espère en venir très rapidement à une entente avec les syndicats du secteur de la santé. Une entente redéfinirait l’échelle salariale des préposés aux bénéficiaires (PAB), entre autres.

« Je comprends leurs préoccupations ; je le serais, moi aussi », a admis le président de la Fédération de la santé et des services sociaux-CSN, Jeff Begley. « Si l’état d’urgence est levé, ils seront payés autour de [21,20 $] », a-t-il poursuivi.

CRÉATION DE POSTES

Il s’inquiète notamment de la création de postes à temps plein, alors que 70 % des préposés aux bénéficiaires du réseau occupent déjà des postes à temps partiel. « Il y en a beaucoup, avec ces conditions annoncées, qui souhaitent maintenant un poste à temps complet. Comment on applique ça, maintenant ? », s’interroge-t-il.

Il soutient qu’il faudra « ouvrir » autant de postes pour recruter les nouveaux travailleurs et combler les attentes des PAB en place. « Pouvez-vous imaginer le climat de travail sinon ? Ce ne sera pas vivable […]. Le gouvernement avait deux mois pour préparer ça », déplore M. Begley.

Au sujet de la création de postes, la plupart des étudiants ont rempli des formulaires pour faire part de leurs préférences. Au CISSS de Laval, par exemple, on a indiqué que l’attribution des affectations se ferait par tirage au sort. Les finissants consultés n’avaient pas de détails sur les postes ouverts, ni combien il y en aurait. Le ministère de la Santé et des Services sociaux n’a pas répondu aux interrogations de La Presse sur cette question.

Le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal et le CIUSSS de l’Estrie-CHUS nous ont transmis la même réponse : « En ce qui concerne l’ouverture de postes de préposés à temps complet, nous sommes en cours de discussion avec notre partenaire syndical afin de déterminer les modalités sur les ouvertures de postes. »

En Estrie, on confirme que les nouveaux PAB « auront une garantie de travail à temps complet ». C’est aussi le cas au CISSS de Laval.