Ça faisait des années que le Centre de prélèvement d’organes (CPO) de l’hôpital du Sacré-Cœur, un projet unique, dérangeait l’écosystème du don d’organes québécois.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Quand j’ai écrit sur le CPO en 2014 et en 2015, j’ai vaguement entendu l’écho de cette irritation.

« Irritation » ?

Bah, des petits riens, disons. Des murmures de désapprobation en provenance d’autres centres qui prélèvent des organes, disons le CHUM et le CUSM. Disons Transplant Québec, l’organisme chargé de chapeauter le don d’organes dans la province.

Le don d’organes, c’est bien plus que signer sa carte de consentement à l’arrière de la carte-soleil. C’est une infrastructure, c’est une logistique, c’est un art. Et c’est… complexe.

Pour vous montrer comme c’est complexe : vous pouvez bien signer votre carte de don d’organes, mais s’il vous arrive un accident, ce consentement ne vaut rien si votre famille s’y oppose. Saviez-vous cela ? Non ? Comme je disais : c’est complexe.

Dans les hôpitaux, le don d’organes est souvent vu comme une procédure malcommode. Je m’explique : dans un contexte où les ressources sont limitées, l’idée de réserver un lit à une personne en état de mort cérébrale et d’attendre qu’elle meure pour prélever ses organes, ce n’est pas une idée qui suscite toujours l’enthousiasme dans les unités de soins intensifs.

Je résume le sentiment, inavouable : réservons les lits pour ceux qu’on peut sauver, pas pour ceux qui vont mourir…

Le projet unique du CPO de Sacré-Cœur, porté par l’intensiviste Pierre Marsolais, visait justement à pallier ce biais systémique. À Sacré-Cœur, deux lits étaient réservés pour le don d’organes, en marge des soins intensifs. Du personnel y était affecté.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Québec a mis sur pied le Centre de prélèvement d’organes de l’hôpital du Sacré-Cœur en juin 2013. Il s’agissait d’un projet-pilote visant à optimiser le processus de prélèvement d’organes et à augmenter le nombre de dons.

Au CPO de Sacré-Cœur, on pouvait prendre le temps de donner du temps au temps. De ne pas brusquer les familles à qui on demandait la permission de prélever les organes d’une personne. D’expliquer, d’écouter.

De « découpler » les étapes, comme on dit dans le jargon du don d’organes : donner le temps aux familles, qui vivent le pire moment de leur vie.

« Découpler » ?

Le Dr Marsolais m’avait expliqué, étude suédoise à l’appui, que le simple geste d’accueillir les familles dans une pièce fermée faisait grimper le taux de consentement des familles au don d’organes.

Bref, si vous annoncez à une famille que son père accidenté de la route ne va pas survivre ET si vous lui demandez de consentir au don d’organes dans la même séquence, sans prendre le temps, sans « découpler », vous n’allez pas recueillir tous les organes que vous pourriez recueillir en prenant le temps.

Et le CPO de Sacré-Cœur prenait le temps.

Ça faisait donc des années que le Dr Marsolais irritait les autres acteurs du réseau. Le Dr Gaétan Barrette, qui a appuyé le CPO de Sacré-Cœur quand il était ministre de la Santé, l’a rappelé quand je l’ai interviewé hier. Il a aussi rappelé la résistance que suscitait ce CPO dans le réseau, notamment chez Transplant Québec. Gaétan Barrette parle d’« obstruction » de collègues médecins envers le Dr Marsolais, dès le début du CPO.

« Obstruction » ?

Transplant Québec a limité le nombre de prélèvements pouvant être dirigés vers le CPO ces dernières années… Ce qui a forcément eu un impact sur les statistiques de Sacré-Cœur !

Le Dr Bernard Cantin, chef du programme de transplantation cardiaque de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, a déclaré à La Presse que le CPO de Sacré-Cœur aurait dû être reproduit à la grandeur du Québec et non pas « cassé ».

Québec a « cassé » le CPO en prétextant une révision des grilles salariales concernant les médecins qui s’occupent des dons d’organes à Sacré-Cœur.

Les médecins ont refusé. 

Le CPO se retrouve donc « cassé », oui : il semble bien que Québec ait fait aux médecins du CPO une offre qu’ils ne pouvaient que refuser. Et ils l’ont refusée. En guise de protestation contre cette mise à mort déguisée, Pierre Marsolais a démissionné.

J’ai parlé hier à la sous-ministre adjointe responsable de ce dossier, Lucie Opatrny. Avant de l’interviewer, j’avais entendu la Dre Opartny chez Bernard Drainville au 98,5 FM, et disons qu’elle ne m’avait pas ébloui par sa maîtrise du dossier. Le lecteur peut écouter cette entrevue et juger par lui-même.

J’ai donc commencé par demander à la sous-ministre adjointe responsable de justifier la crucifixion du CPO de Sacré-Cœur de m’expliquer ce qu’est le « découplage », en matière de dons d’organes, ce « découplage » que je vous ai expliqué ci-dessus, crucial pour le taux de consentement des familles au don d’organes.

Juste ça, Docteure Opartny : expliquez-moi le découplage…

Au bout du fil, la Dre Opartny a été incapable de fournir une réponse cohérente.

Le « découplage » est le b.a.-ba des relations humaines entre les équipes soignantes et les familles de donneurs d’organes potentiels. C’est au cœur de l’action unique du CPO de Sacré-Cœur…

Et la sous-ministre responsable de justifier le torpillage du CPO de Sacré-Cœur n’avait aucune idée de ce dont je parlais.

J’émets cette idée : la sous-ministre responsable est fort probablement compétente dans d’autres sphères du jeu de la Santé, mais elle ne connaît pas grand-chose au don d’organes. C’est consternant.

J’émets aussi cette idée : le problème du don d’organes au Québec, il n’est pas au CPO de l’hôpital du Sacré-Cœur. Le problème du don d’organes au Québec, il est dans le fait que nous sommes moins efficaces qu’en Ontario et en Colombie-Britannique en matière d’organes prélevés et transplantés. Cette situation perdure depuis des années.

En clair, ça veut dire que les Ontariens et les Britanno-Colombiens font mieux les choses que nous en matière de dons d’organes. Ça veut donc dire que les Québécois qui attendent un foie, un rein ou un cœur seraient dans une meilleure situation s’ils étaient en Ontario ou en Colombie-Britannique.

Dans ce contexte, pourquoi faire suer un modèle qui – dixit le Dr Bernard Cantin – devrait être reproduit partout ?

J’émets donc cette idée : au lieu d’écœurer le CPO de Sacré-Cœur, peut-être que le gouvernement du Québec devrait commencer à se demander pourquoi Transplant Québec est incapable d’amener le don d’organes québécois aux mêmes niveaux que ce qu’on constate en Ontario et en Colombie-Britannique.