C’était un excellent étudiant. Il avait remporté de nombreux prix, dont la Médaille du Lieutenant-gouverneur en raison de ses résultats scolaires exceptionnels durant ses études secondaires. Il poursuivait d’ailleurs un brillant parcours scolaire comme étudiant en deuxième année à la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal (UdeM).

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Un mercredi soir de février 2018, le jeune homme est sorti en ville avec ses copains. Au petit matin, à la sortie du bar, il a perdu connaissance sur le trottoir. Trop de consommations, en ont déduit ses copains. Ils l’ont ramené chez lui. À 3 h, il ne respirait plus. Un ami, bientôt relayé par les ambulanciers, a entrepris les manœuvres de réanimation pendant son transport à l’hôpital. La mort cérébrale a été confirmée trois jours plus tard.

Il avait 20 ans.

Sa mort a été annoncée le lundi matin à ses camarades de classe. De l’aide psychologique a été offerte aux étudiants. Certains, particulièrement bouleversés, ont préféré quitter le laboratoire ce matin-là.

« C’était un grand choc pour toute la faculté », se souvient la doyenne, Lyne Lalonde.

Un an et demi plus tard, la coroner Julie-Kim Godin a remis le rapport de son enquête, qui jette un peu de lumière sur la mort d’un étudiant discret et doué (voir note). Derrière la façade, décrit la coroner dans son rapport, l’étudiant souffrait d’anxiété. Les sources de stress étaient multiples – sociales, familiales, amoureuses ou scolaires –, tout comme les moyens pour y faire face – prise de médicaments, suivi en psychologie et en psychiatrie.

Mais Mme Godin a orienté son enquête sur une particularité du profil de l’étudiant en pharmacie : le fait qu’il avait tenté de se soigner lui-même.

« Il sait ce qu’il fait »

Le fameux soir de février, lorsqu’il est sorti dans un bar, le jeune homme a mélangé des substances à du jus, en mentionnant à ses amis « que cela l’aiderait à relaxer », relate la coroner. Ses amis, qui ne semblaient pas étudier dans le même programme que lui, « faisaient confiance en ses compétences en pharmacologie puisqu’il étudiait dans ce domaine », écrit Mme Godin.

Dans sa chambre, les policiers ont trouvé plusieurs flacons de comprimés, de poudres, de liquides, pas toujours bien identifiés, ainsi que des produits naturels, une dosette de médicaments et des factures d’achat de ces substances sur l’internet. Les analyses toxicologiques réalisées après sa mort ont révélé la présence de cocaïne, d’antidépresseurs et d’opioïdes. L’étudiant, constate la coroner, « avait ainsi constitué sa propre pharmacie et avait manifestement commencé à s’automédicamenter ».

C’est alors que la coroner s’est tournée vers la faculté de pharmacie de l’UdeM.

Diverses études, dont l’Enquête sur la santé psychologique étudiante de 2016, ont montré que la proportion d’étudiants qui souffrent de problèmes de santé mentale est préoccupante.

D’autres études, mentionne la coroner, indiquent que les étudiants en pharmacie (tout comme ceux d’autres disciplines médicales) sont plus enclins que d’autres à s’automédicamenter, et pas seulement parce qu’ils ont plus facilement accès aux médicaments.

Cette connaissance des médicaments peut leur procurer un faux sentiment de sécurité.

Julie-Kim Godin, coroner

« Ils diront, poursuit la coroner : “Je sais comment fonctionnent les médicaments, je connais les doses, je sais comment les prendre…” S’ils ne reconnaissent pas ce problème d’automédication, ils ne s’y attaqueront pas. »

Dans leurs locaux de la Faculté de pharmacie, une copie du rapport devant elles, la doyenne Lyne Lalonde et la vice-doyenne Ema Ferreira ne se défilent pas. « C’est une population particulièrement à risque, dit Mme Lalonde. Toute leur vie de pharmacien, ils seront exposés aux médicaments. Alors, s’il y a un problème de dépendance, c’est important d’être bien traité rapidement. »

Intervenir plus tôt

Depuis 2016, plusieurs initiatives ont été mises en branle à l’UdeM et dans la faculté. Des « sentinelles » ont été formées pour venir en aide aux étudiants en détresse. La question de l’anxiété de performance, trouble assez courant chez les « premiers de classe », est plus ouvertement abordée en classe. Les étudiants confrontés à un échec scolaire sont invités à rencontrer une « coach académique » qui peut détecter ceux qui ont besoin d’une aide psychologique.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Lyne Lalonde, doyenne de la faculté de pharmacie de l'UdeM, et Ema Ferreira, vice-doyenne

Mais jusqu’ici, la question de l’automédication et de la toxicomanie n’était pas abordée avant la troisième année du programme, admet Mme Lalonde. La mort de l’étudiant, qui a commencé à éprouver des problèmes de santé mentale à la fin de sa première année d’études, a démontré l’importance d’intervenir plus tôt.

On est en train de travailler avec les services aux étudiants pour faire une formation sur l’abus de substance et la toxicomanie pour les étudiants de première année.

Ema Ferreira, vice-doyenne à la faculté de pharmacie

Si tout va bien, les étudiants de première année en entendront parler dès cet automne, ajoute-t-elle.

Mine de rien, le fait de parler d’abus de médicaments chez les professionnels est une tout autre façon de mesurer le phénomène. « C’est un enjeu qu’on aborde beaucoup quand il s’agit de traiter nos patients qui souffrent de dépendance, dit Ema Ferreira. Mais on aimerait l’aborder pour nous-mêmes. On parle beaucoup de traiter les patients, mais en fait, personne n’est à l’abri. »

« Les étudiants tardent souvent à se l’avouer », dit Ema Ferreira. « Surtout un problème de dépendance, renchérit Mme Lalonde. Parce que tu as peur de ne pas pouvoir devenir pharmacien ou médecin. »

« Mais en fait, c’est faux. On peut les aider. » Notamment en allégeant leur horaire de cours avant qu’ils accumulent des échecs en série, fait remarquer la doyenne. « Je remarque souvent que ce sont des gens qui auraient dû prendre un congé de maladie, mais qui ont choisi de persévérer malgré leurs graves problèmes de santé. C’est possible de prendre un congé, de prendre soin de soi puis de revenir en pleine forme pour finir ses études. »

Aux parents inquiets, la première chose que recommande Ema Ferreira est de parler à leur enfant, leur dire qu’ils ont accès à de l’aide. « Je dis trois choses aux étudiants. D’abord, qu’ils ne sont pas seuls, que plusieurs dans leur classe vont souffrir d’anxiété – ils pensent qu’ils sont les seuls à vivre ça. Ensuite, qu’ils ne connaissent pas les services. Et enfin, qu’ils attendent souvent trop tard pour consulter. »

Note : Contactée par La Presse, la famille n’a pas souhaité s’exprimer publiquement sur les circonstances du décès.

Les étudiants satisfaits

De tous les moyens déployés par l’Université pour aider les étudiants avec des problèmes de santé mentale, la décision de parler de dépendance dès la première année satisfait particulièrement le président de l’Association des étudiants en pharmacie de l’UdeM. « Je crois que le fait d’aborder la question de la toxicomanie dans un cours sera très bénéfique », dit Louis-Philippe Daoust. Est-ce courant, chez les étudiants, de commander ses médicaments sur le web et de traiter soi-même de graves problèmes de santé ? M. Daoust reste prudent. « Personnellement, je n’en ai jamais connu. » Une chose est sûre, dit-il, c’est que depuis le dépôt de l’Enquête de la FAECUM en 2016, les initiatives se sont multipliées. « Dans la dernière année, on a remarqué que les étudiants étaient plus sensibilisés, dit-il. Parler de santé mentale, ce n’est jamais facile pour personne. » 

L’Ordre des pharmaciens interpellé

Si les étudiants en pharmacie ont accès à de plus en plus de ressources pour prévenir ou traiter un problème de dépendance, qu’en est-il lorsqu’ils sortent de l’école ?

Pour un programme de soutien

Durant son enquête, la coroner Julie-Kim Godin constate que l’Ordre des pharmaciens n’offre pas de programme d’aide en matière d’abus de substances, d’automédication et d’achats de médicaments sur l’internet pour les pharmaciens agréés. « Il me semble qu’il pourrait être judicieux de leur part d’en parler pour soutenir leurs membres », dit Mme Godin, en rappelant que d’autres ordres professionnels, tels que le Collège des médecins et le Barreau du Québec, offrent des programmes d’aide. « On s’est déjà posé la question », reconnaît Manon Lambert, directrice et secrétaire générale de l’Ordre des pharmaciens. « Notre premier devoir est de protéger le public, et notre première pensée lorsqu’il s’agit de consommation de médicaments est qu’un pharmacien qui serait sous l’effet de substances ne peut pas exercer auprès du public, pour éviter des accidents qui causent préjudice au patient. On a une tolérance zéro quant au vol de médicaments ou à la consommation sur les lieux de travail. […] Et comme on doit avoir une tolérance zéro pour protéger le public, il serait délicat d’offrir ce service de soutien à nos membres. »

De l’aide ailleurs

Néanmoins, souligne Mme Lambert, comme 80 % des pharmaciens sont des salariés, ils ont souvent accès, par l’entremise de leur employeur ou de leur syndicat professionnel, à des programmes d’aide. « Ça délimite mieux le rôle des uns et des autres », dit Mme Lambert. Par exemple, depuis le 1er mai dernier, l’Association des pharmaciens propriétaires du Québec a mis en place un programme d’aide à ses membres.

États-Unis : un « tabou » à abattre

En août, la revue scientifique New England Journal of Medicine a publié un article à l’intention des écoles médicales. Il y est question d’un étudiant en médecine de San Francisco mort en 2017 d’une surdose d’opioïdes. Le jeune homme, qui avait surmonté une dépendance à ces antidouleurs qu’on lui avait prescrits alors qu’il était à l’université, a rechuté lorsqu’un médecin lui en a administré de nouveau après un accident de moto. Malgré son comportement bizarre et les questions de son entourage, l’étudiant a vigoureusement nié souffrir d’un problème de dépendance, avant de mourir d’une surdose, deux semaines plus tard. Les auteurs de l’article prient donc les écoles médicales d’abattre le tabou de la dépendance aux opioïdes chez leurs étudiants. Cette démarche, insistent-ils, « peut sauver des vies ».