Les 70 médecins physiatres qui pratiquent au Québec sont incapables de répondre aux nombreuses demandes de consultation qui leur sont acheminées chaque semaine. En avril, les 528 patients qui sont parvenus à avoir un rendez-vous avec un physiatre attendaient en moyenne depuis 99 jours pour obtenir leur consultation. La crise est telle que les physiothérapeutes sont appelés en renfort.

Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

« C’est simple : on n’est tout simplement pas assez », affirme le président de l’Association des physiatres du Québec, le Dr Claude Bouthillier.

Ce dernier explique que sur les 70 membres de son association, 10 ont plus de 65 ans et sont un peu moins actifs professionnellement. Sur les 60 physiatres qui restent, la moitié travaillent en centre de réadaptation auprès de blessés médullaires ou de personnes se remettant d’un AVC, par exemple. Si bien qu’il ne reste qu’une trentaine de physiatres pour gérer l’ensemble des patients atteints de douleurs au dos, au cou ou de troubles musculosquelettiques au Québec. « On est débordés », résume le Dr Bouthillier.

La Dre Julie Lalancette, directrice de la planification et de la régionalisation à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), estime que le problème de prise en charge des patients atteints de troubles musculosquelettiques est « énorme » dans la province.

« On parle de patients avec des douleurs aux os, aux articulations, des problèmes de dos, de l’arthrose chronique… Avec le vieillissement de la population, ces besoins augmentent de façon exponentielle. Mais le réseau ne peut répondre à la demande. » — La Dre Julie Lalancette, directrice de la planification et de la régionalisation à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec

« La conséquence, c’est que ces patients développent des douleurs chroniques et même des problèmes de santé mentale à cause de ça… », explique la Dre Lalancette.

Plus de place aux physiothérapeutes

Selon les plus récentes données fournies par les Centres de répartition des demandes de services (CRDS), qui gèrent maintenant l’ensemble des demandes de consultation pour toutes les spécialités médicales au Québec, seulement 28,8 % des patients en attente d’une consultation avec un physiatre sont actuellement vus dans les délais prescrits. En avril, sur les 194 rendez-vous de patients dont les cas étaient jugés plus urgents, seulement 19,6 % ont été vus dans les délais prescrits.

Selon le Dr Bouthillier, la pénurie de physiatres est un phénomène qui dure depuis des années. Mais la création des CRDS permet maintenant de « mettre des chiffres sur une réalité ».

« Le problème en physiatrie, c’est qu’ils ne sont pas assez », résume la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), la Dre Diane Francoeur. Elle estime que différentes pistes de solution pourraient être analysées, comme la possibilité de faire filtrer certaines requêtes destinées aux physiatres par des physiothérapeutes. Le Dr Bouthillier appuie cette proposition. « C’est clair qu’on a besoin d’aide », dit-il, tout en soulignant que l’ajout de plus de physiatres dans le réseau, déjà commencé, est aussi impératif.

Luc Hébert, président de l’Association québécoise de la physiothérapie, dit avoir « du mal à comprendre pourquoi les physiothérapeutes, qui sont formés pour faire des diagnostics, ne peuvent pas jouer un plus grand rôle dans le triage ». Selon lui, certains patients qui se retrouvent devant un physiatre auraient grandement bénéficié d’une intervention précoce d’un physiothérapeute. 

« Actuellement, dans le réseau, c’est incroyable de voir qu’on utilise très peu [les physiothérapeutes]. » — Luc Hébert, président de l’Association québécoise de la physiothérapie

Sur les quelque 8000 membres de son association, la moitié seulement travaillent au public. Au Québec, environ 19 000 personnes sont en attente de soins en physiothérapie dans le réseau public. « Certains patients ne donnent même plus leur nom, parce qu’ils trouvent que ça ne vaut pas la peine », dit M. Hébert.

Régler la crise

La Dre Lalancette croit que des équipes vouées aux troubles musculosquelettiques, dans lesquelles on trouverait des physiothérapeutes, des médecins et des ergothérapeutes, notamment, devraient être créées pour soutenir ces patients. « Mais essayez de trouver des physiothérapeutes au public… », dit-elle.

M. Hébert affirme que souvent, l’intervention d’un physiothérapeute permet d’éviter la médication. « Faire intervenir un physiothérapeute plus tôt, c’est un retour sur l’investissement », dit-il. Selon M. Hébert, le réseau de la santé doit vite adopter des changements afin de faire plus de place aux physiothérapeutes. « Les professionnels de la santé, on se dit qu’on peut travailler en interdisciplinarité. […] Il faut revoir nos façons de faire », dit-il.

74 % des patients vus dans les délais Les plus récentes données issues des CRDS révèlent que sur les 37 900 rendez-vous réalisés par des médecins spécialistes au Québec en avril, 74 % des patients ont été vus dans les délais. Les performances de chaque spécialité sont toutefois variables.

Nombre de rendez-vous réalisés pour certaines spécialités

Nombre de rendez-vous (Dans les délais, du 1er avril 2019 au 27 avril 2019)

Chirurgie générale : 3469 (93,7 %) Dermatologie : 831 (84 %) Endocrinologie : 176 (92,6 %) Gastroentérologie : 2289 (43,9 %) Immunologie : 91 (97,8 %) Neurologie : 3407 (64,5 %) Ophtalmologie : 1059 (79,5 %) Orthopédie : 5014 (76,1 %) Physiatrie : 528 (28,8 %) Psychiatrie : 308 (96,8 %) Urologie : 3815 (60,6 %) Total (toutes spécialités) : 37 859 (74,2 %)

Source : ministère de la Santé et des Services sociaux