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Boîtes à surprises

Ottawa a promis en 2004 de bannir les produits de santé naturels risqués ou... (INFOGRAPHIE LA PRESSE)

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INFOGRAPHIE LA PRESSE

Ottawa a promis en 2004 de bannir les produits de santé naturels risqués ou inefficaces. Dix ans - et des dizaines de ratés - plus tard, c'est apparemment un échec. Une nouvelle étude démontre que des dizaines de produits approuvés contiennent encore des ingrédients cachés ou nocifs. Et de plus en plus de voix accusent le ministère de la Santé d'approuver presque n'importe quoi. Voici le dernier volet de la série de Marie-Claude Malboeuf sur les produits naturels.

Prendre du millepertuis pour soigner sa déprime et ingérer du coup une plante laxative susceptible d'endommager le foie. Se gaver d'échinacée en pensant lutter contre le rhume alors qu'on avale plutôt une mauvaise herbe capable de provoquer ulcères, vomissements ou saignements. Acheter du Ginkgo biloba contaminé aux noix, sans mention sur l'étiquette.

Les adeptes de produits de santé naturels s'exposent à tous ces dangers, révèle l'analyse récente de l'ADN de 44 produits effectuée à l'Université de Guelph, en Ontario.

Ces produits avaient tous été approuvés par Santé Canada, ce qui est censé garantir leur innocuité et leur efficacité, précise en entrevue le chercheur Steven Newmaster. Malgré tout, les deux tiers ne contenaient pas ce qui était indiqué sur l'emballage. Un produit sur trois recelait une plante substitut, de moindre qualité. Et un sur trois cachait un contaminant ou bien de la farine de blé ou de soya nocive pour les personnes allergiques.

Au final, seulement 2 des 12 fabricants en cause offraient des produits authentiques et sûrs. Les 10 autres vendaient des produits défectueux.

En 2004, Ottawa a annoncé qu'il évaluerait chaque produit mis sur le marché. Dix ans plus tard, les consommateurs courent toujours des «risques de santé considérables», conclut Newmaster, dont l'étude a été publiée à l'automne dans le journal britannique BMC Medicine. «Mais on risque le plus souvent d'acheter des produits sans valeur thérapeutique, et de gaspiller son argent», nuance-t-il en entrevue.

Le biologiste croit aux vertus des produits naturels. Mais «la malhonnêteté de certains manufacturiers» et le manque de ressources des autorités nuisent à l'ensemble de l'industrie, déplore-t-il.

«La plupart des fabricants sont sans doute victimes de fraudeurs au sein de leur chaîne d'approvisionnement. Ils nous appellent pour savoir comment tester leurs produits, parce qu'ils veulent faire le ménage. C'est encourageant. S'ils le font eux-mêmes pour se donner un avantage concurrentiel, cela ira plus vite que d'attendre après le gouvernement.»

Helen Sherrard, présidente de l'Association canadienne des aliments de santé, qui regroupe des entreprises du domaine des produits naturels, se montre ouverte à la méthode utilisée par Newmaster. «Cette nouvelle technique, plus sensible, n'a pas encore été validée par Santé Canada, mais si elle l'est, on s'y intéressera sûrement», confirme-t-elle.

En attendant, analyser leurs produits est un trop grand «défi» pour de nombreux fabricants, confie l'un d'eux, qui a requis l'anonymat. «En théorie, la loi les y oblige. Mais si je vous vends une voiture en vous disant qu'elle est pleine de lave-glace, tant que vous ne l'essayerez pas, vous ne le saurez pas», illustre-t-il.

L'homme est convaincu qu'en envoyant assez de paperasse, il pourrait faire approuver un produit improbable. «Santé Canada évalue les ingrédients un à un, alors que combinés, le résultat peut donner autre chose.»

«Choses insensées»

Pour des dizaines de professionnels et d'experts en santé joints dans le cadre de ce reportage, le problème est plus grave encore: le Ministère n'effectue aucun test, étudie seulement des dossiers et accepte un peu trop facilement les preuves des fabricants. Lorsqu'il s'agit d'ingrédients traditionnellement utilisés en herboristerie, il peut suffire d'invoquer leur historique. Lorsqu'il s'agit de substances moins connues, il faut soumettre des études, mais elles n'ont pas à être aussi solides que s'il s'agissait d'un médicament.

«Faire deux poids, deux mesures, c'est une brèche dans le système, s'inquiète en entrevue le Dr Matthew Stanbrook, éditeur adjoint du Journal de l'Association médicale canadienne. Les produits naturels devraient être soumis aux mêmes exigences rigoureuses que les médicaments, parce qu'ils peuvent être tout aussi dangereux : plusieurs herbes sont toxiques.»

Après avoir observé le processus de l'intérieur, au sein d'un comité du Ministère, le Dr David Lau est tout aussi critique. Les membres de l'industrie appelés à conseiller Santé Canada sont souvent en conflit d'intérêt, ajoute le professeur de l'Université de Calgary. «En plus, Santé Canada manque de personnel. Alors il approuve les produits à la hâte.»

«La pression économique est tellement forte que les scientifiques doivent mener une bataille quotidienne s'ils ne veulent pas couper les coins ronds», confirme une source de leur syndicat, l'Institut professionnel de la fonction publique du Canada.

Entourloupettes

«Quand le fédéral a décidé de faire du ménage en 2004, il a sous-estimé l'ampleur du marché. Ça a été un tsunami de demandes. Le système a été enrayé complètement», se souvient Normand Robichaud, consultant en conformité réglementaire auprès des fabricants.

Les entreprises en attente trépignent. Et paniquent carrément quand en 2010 les pharmaciens ne veulent plus vendre les 10 000 produits non approuvés. Pour calmer le jeu, le Ministère leur accorde des numéros temporaires et accélère la cadence.

En décembre dernier, Ottawa s'est félicité d'avoir éliminé l'arriéré. À l'heure actuelle, il approuve chaque mois plus de 1000 nouveaux produits. Et le taux d'approbation des demandes de licence a bondi, passant de 61 % (en moyenne, depuis 2004) à 91 %.

Le Ministère est-il de plus en plus mou? «Non, répond Normand Robichaud. Il y a quelques années, je devais refuser trois clients sur quatre. Ils arrivaient avec un produit miracle qu'ils pensaient fabriquer dans leur cuisine. Je ne vous dirai pas les preuves qu'on me présentait à l'appui de produits contre la dysfonction érectile...»

Aujourd'hui, moins de la moitié des demandes sont farfelues, dit-il. Mais selon lui, d'autres consultants acceptent des dossiers qui «nécessitent des entourloupettes».

Le pharmacien Jean-Yves Dionne voit la même chose. Formateur et consultant en produits naturels, il a recommandé à un client de laisser tomber un produit à base de curcuma. «Il est presque impossible d'extraire une dose thérapeutique. Mais l'entreprise l'a quand même fait approuver et l'a mis en marché, il y a un peu plus d'un an.»

D'autres font approuver des produits à base de cétones de framboises, qui n'ont, d'après M. Dionne, «pas été testées sur les humains et sont possiblement toxiques».

Vaines poursuites

En 2010, une pionnière de l'herboristerie, Danièle Laberge, a cessé ses activités en se disant incapable de répondre à l'«épreuve pharmaceutisante» de Santé Canada. Signe que le processus n'est pas si simple, dit-on.

«On a au moins sorti la fabrication des sous-sols et des garages, souligne Pierre Morin, consultant et lobbyiste pour l'industrie. Je préfère de loin un produit canadien à un produit américain.»

Autre avantage: le règlement de 2004 «permet de déclarer les effets secondaires des produits naturels, et à cet égard, c'est un succès», affirme la Dre Sylvie Dodin, de l'Université Laval, auteure de plusieurs études cliniques sur les approches non médicamenteuses.

Aux États-Unis, les produits naturels sont mis en marché sans contrôles préalables. Mais l'État intervient parfois après coup, avec des saisies ou des poursuites retentissantes.

Au Canada, le Ministère a poursuivi deux fabricants, TrueHope de l'Alberta et Strauss de la Colombie-Britannique, qui présentaient leurs produits naturels comme des médicaments, capables de guérir les bipolaires ou les cardiaques. Mais il a perdu la bataille en cour.

557 rappels

Fabriquer des produits naturels non autorisés est interdit depuis décembre. Mais Santé Canada a annoncé que les inspections d'usines se feront sur une base volontaire - sauf si «des problèmes graves de qualité sont constatés».

Pourtant, les plaintes affluent. Depuis 2004, Santé Canada a «traité environ 3000 incidents de non-conformité concernant des produits de santé naturels» et a accordé priorité « aux incidents qui comportent le plus de risques », indique un porte-parole.

Quels incidents? Plus de 550 produits naturels ont fait l'objet d'un rappel depuis 2005, se borne à dire le Ministère en réponse à nos nombreuses demandes de précisions. Des produits ont beau être fabriqués par des entreprises peu recommandables, «très peu de licences sont suspendues chaque année », dit-il, parce que Santé Canada « travaille avec les titulaires pour résoudre les problèmes».

DEUX POIDS, DEUX MESURES

Le gouvernement Harper veut pouvoir exiger le rappel et le réétiquetage des remèdes dangereux, ainsi que la dénonciation de leurs effets secondaires graves. Son projet de loi, déposé en décembre, prévoit des peines sévères - jusqu'à 5 millions de dollars d'amende et deux ans de prison pour les fautifs.

C'est un «saut quantique dans la protection des patients vulnérables et la réduction de réactions indésirables graves aux médicaments», affirme Santé Canada, qui estime avoir actuellement un «pouvoir limité d'agir en cas de problèmes».

«Pourquoi le projet ne vise-t-il pas les produits naturels, alors qu'ils sont aussi risqués?», dénonce Jamie Williams, du groupe de pression Bad Science Watch, créé pour défendre les intérêts des consommateurs. L'automne dernier, par exemple, Santé Canada a demandé le rappel de trois types d'enzymes digestives naturelles, tous homologués. Ils contenaient accidentellement un antibiotique toxique (le chloramphénicol), susceptible d'attaquer la moelle osseuse et de causer un grave trouble sanguin. Heureusement, leurs fabricants ont obtempéré, mais d'autres ont refusé dans le passé.

En 2008, un premier projet visant tous les remèdes - naturels ou chimiques - était mort au feuilleton, à la suite d'une opération de relations publiques disant qu'Ottawa voulait «criminaliser les herbes médicinales». «Ottawa a cédé devant le lobby», estime M. Williams.




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