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Drogues 2.0: confessions d'un chimiste

Katia Gagnon
La Presse

Il était nul en chimie au secondaire. «J'ai à peine eu la note de passage.» Pourtant, 10 ans plus tard, il était devenu le «chimiste» d'un gros laboratoire clandestin de la région de Montréal. Comment ce fils de bonne famille, qui avait fréquenté la faculté de génie, a-t-il fini par être arrêté pour avoir produit des kilos de méthamphétamine et d'ecstasy?

Jean -c'est un nom fictif, puisqu'il nous a accordé cette entrevue sous le couvert de l'anonymat- a été élevé dans une famille plutôt stricte, dans un quartier tranquille de la région de Montréal. Son père était un professionnel, sa mère était professeure. «Je me suis rebellé.»

Et il est allé, de son propre aveu, beaucoup trop loin. Son oeuvre de «chimiste» l'a mené derrière les barreaux.

Expérimentation, essais et erreurs

Le déclic se produit au début des années 2000. Il tombe sur un documentaire qui détaille les activités d'un labo de production d'ecstasy. «J'en avais moi-même consommé à quelques reprises. Je trouvais que c'était une drogue qui ouvrait l'esprit. Je voulais être sûr de ce que je consommais. C'est comme ça que j'ai commencé à produire.»

Il trouve les recettes de base sur l'internet. «Mais il m'a fallu beaucoup d'expérimentation, d'essais et d'erreurs. Ça m'a coûté une fortune.» D'où lui venait cet argent? Il refuse de le dire.

Mais l'engrenage, qui a commencé avec ces petites quantités d'ecstasy, est désormais enclenché. «On a vu le potentiel financier. On a commencé à produire autre chose. Et quand on commence à produire de la méthamphétamine, on se retrouve dans une organisation de type criminel. C'est beaucoup plus dangereux.»

De fil en aiguille, il se retrouve à la tête d'un laboratoire clandestin très bien équipé, situé dans une résidence privée, en région. La maison avait été transformée en laboratoire du sous-sol au grenier. Hottes de ventilation, stations de lavage pour les yeux, extincteurs à portée de main: Jean et son équipe de deux acolytes opéraient dans des conditions relativement sécuritaires, ce qui est assez rare dans les labos clandestins.

«La plupart des chimistes dans ces labos clandestins ne sont que des cuisiniers de méthamphétamine. Ils ne connaissent même pas le nom des produits qu'ils utilisent. Ils ne comprennent pas les réactions chimiques. Ils ont appris les façons de faire à travers les branches.»

«J'aurais pu mourir»

Le laboratoire de Jean sortait donc de l'ordinaire. «Techniquement, je n'étais pas un gros producteur. Mais j'étais très efficace. L'idée, c'était de tout faire à partir de rien. De partir de produits qu'on connaît. Si on s'y met vraiment, on peut produire de l'ecstasy à partir du poivre noir, par exemple. C'était mon plaisir, mon défi.»

Même avec ces mesures de sécurité hors du commun, l'entreprise restait cependant extrêmement risquée. «Quelques jours avant l'arrestation, je me suis renversé dessus de la méthamphétamine sous forme liquide à cause d'une erreur de manipulation. C'était 30 000$ de meth sous forme liquide qui se déversait sur moi. J'ai paniqué. J'ai immédiatement enlevé mes vêtements et j'ai couru à la douche. J'ai pris du contre-poison. J'aurais pu être sévèrement intoxiqué. J'aurais pu mourir.»

Sa production principale tenait en deux substances: la méthamphétamine et l'ecstasy. «Le reste, c'était du matériel expérimental. On a produit du 2CB, par exemple. Mais pour produire ces substances plus expérimentales, j'avais besoin d'argent. La production de méthamphétamine m'en a donné».

Combien? Jean refuse de s'avancer là-dessus, de même que sur la nature de ses liens avec des groupes criminels organisés.

Il opère ce labo pendant six mois, puis, se fait arrêter. En prison, il entre en contact pour la première fois avec des toxicomanes. «Quand on travaille dans un labo clandestin, tout ce qu'on voit, ce sont des molécules sur le papier. Je n'avais jamais vu de toxicomane de ma vie. Au pénitencier, j'ai vu, concrètement, les ravages que peuvent causer les drogues. J'ai parfois été tellement embarrassé que je n'osais pas dire pourquoi j'étais en dedans.»

Dans quelques mois, Jean aura fini de purger sa peine et sera libre. Il compte bien refaire sa vie hors de la criminalité. Il s'est inscrit à l'université, a déniché un petit boulot, et a même une promesse d'emploi d'une entreprise intéressée par ses services, une fois qu'il aura terminé ses études... en chimie.

***

Profession: grossiste

Deux fois par semaine, il allait voir son fournisseur. L'homme, haut placé dans la hiérarchie des motards criminalisés, habitait un immeuble de huit logements au centre-ville. Patrick ressortait de l'immeuble avec, dans son sac à dos noir, des sacs Ziploc remplis de pilules. De 15 à 18 ans, Patrick a été grossiste en drogues de synthèse.

L'immeuble du motard était entièrement occupé par des contacts du milieu. «Il y avait du monde dans les corridors qui faisaient la sécurité.»

Le motard monopolisait deux logements. Lorsqu'il venait «reloader», Patrick attendait dans l'un des logements. Dans l'autre, il y avait un coffre-fort, de la hauteur d'un homme adulte. À l'intérieur, un assortiment complet de stupéfiants. «Il y avait de tout. Du crack, de la poudre, des pilules», raconte-t-il.

Patrick, lui, n'achetait que des pilules. Au début de sa carrière de vendeur, il écoulait plutôt du pot. «Mais j'ai vu que le profit était bien plus grand avec les pilules.»

«Tu poses pas de questions»

Il repartait donc de l'immeuble du centre-ville avec trois sacs Ziploc bourrés de pilules -autour de 5000 à 6000 comprimés, en majorité du speed ou de l'ecstasy. Sa cargaison lui coûtait autour de 6000 $. «J'ai jamais posé de question, à savoir où il fabriquait ça. Dans ce milieu-là, tu poses pas de questions. Je lui donnais l'argent, il me donnait les pilules.»

Patrick revenait ensuite chez lui et séparait sa marchandise en portions «vendables» dans de tout petits sacs de plastique. Il téléphonait ensuite à celui qu'il appelle son «dispatcher». C'est ce dernier qui était en contact avec les vendeurs de rue. Il en avait en général quatre ou cinq sous son autorité. «Jamais je n'ai eu de contacts avec les vendeurs de rue. Je ne savais même pas leur nom.»

Au cours de ces quatre années de vente, Patrick a fait beaucoup d'argent. Une fois tous les frais de son trafic payés, son revenu annuel tournait autour des 70 000 $ par an. «Tout ce qui était à la dernière mode, je l'achetais.»




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