Ils étaient de partis politiques opposés, mais tous deux ont, avec insistance, fait adopter par leur gouvernement des lois sévères contre le tabagisme. Le péquiste Jean Rochon et le libéral Philippe Couillard, deux anciens ministres de la Santé, demandent à Québec de ne pas baisser la garde dans la lutte contre le tabac. «Nous croyons que notre société est prête à faire un pas de plus.» L'industrie a raffiné ses stratégies avec succès - 30 000 jeunes s'ajoutent chaque année à la cohorte des fumeurs au Québec. Il faut donc renforcer la loi, à leur avis.

Mis à jour le 25 mai 2012
Denis Lessard LA PRESSE

«Lors de nos mandats respectifs, nous avons fait de cet immense enjeu de santé publique une priorité. Face à ce qui est manifestement une épidémie industrielle, nous avons compris qu'il fallait aller au-delà des campagnes d'éducation et des services d'abandon - deux interventions essentielles mais insuffisantes pour contrer le marketing sophistiqué de l'industrie» écrivent MM. Rochon et Couillard dans une lettre rendue publique vendredi.

«Nous avons donc tous deux procédé à l'adoption de mesures d'envergure visant à limiter la capacité de l'industrie de séduire les jeunes et de tromper les fumeurs, en plus de protéger les non-fumeurs. La loi de 1998 a interdit l'usage du tabac dans les milieux de travail ainsi que la commandite d'événements culturels et sportifs qui associait aux marques de tabac le plein air, l'aventure, la mode et les arts. La Loi de 2005 a étendu l'interdiction de fumer aux restaurants, aux bars et aux cours d'école en plus de faire disparaître les étalages multicolores et proéminents de produits du tabac dans les points de vente. Grâce à un ensemble équilibré de mesures incitatives et coercitives, la norme sociale en regard de la consommation du tabac a changé» rappellent-ils.

Photo: Édouard Plante-Fréchette, La Presse

L'ancien ministre de la Santé Philippe Couillard.

Avec ces lois, on a constaté «une baisse progressive du taux de tabagisme au Québec, qui est passé de 34 % en 1994 à 22,5 % en 2009. Cette remarquable baisse se traduit par un million de fumeurs en moins, un bilan exceptionnellement positif par rapport à l'investissement minime associé à ces réformes. Comme un tel changement ne se réalise pas de façon isolée, cette évolution entraîne des modifications favorables à la santé aux plans d'autres habitudes de vie comme l'alimentation et l'activité physique. L'impact global sur la santé de la population est ainsi considérable.

Mais ces gains sont fragiles et ne se consolident que sur une longue période de temps» insistent les deux politiciens.

Jean Rochon a été ministre sous Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, de 1994 à 1998. Philippe Couillard a occupé le même siège pour les libéraux, de 2003 à 2007.

«Parmi les causes les plus importantes de maladies et de décès évitables dans notre société, on retrouve encore l'usage du tabac», plaident-ils. «Le tabagisme provoque la mort prématurée de plus de 10 400 Québécois et Québécoises chaque année, ce qui représente un décès sur cinq. À cela s'ajoutent les milliers de victimes qui s'en sortent avec des conditions débilitantes et douloureuses ainsi que des souffrances et des coûts pour leur famille». Le tabac est responsable du tiers des séjours hospitaliers et du quart des services infirmiers.

«Lutter contre le tabagisme s'avère une nécessité absolue pour tout gouvernement», insistent les deux anciens ministres.

Or, «les stratégies de marketing du tabac se sont considérablement raffinées, allant jusqu'à déjouer ou à minimiser l'impact de la loi». La loi oblige le ministre de la Santé à «faire rapport au gouvernement sur la mise en oeuvre de la présente loi» après cinq ans d'application. Cette obligation est présentée comme un «mécanisme pour revoir la loi selon les constats des rapports de même que les nouveaux défis».

Si le rapport de 2005 a permis de renforcer la loi, celui de 2010 est resté lettre morte, relèvent les deux anciens ministres.

Depuis quelques années, l'industrie du tabac a raffiné son approche. «Nous avons vu émerger de nouvelles stratégies telles que l'aromatisation aux saveurs de fruits et de friandises, les publicités sur les emballages associant le tabac à des valeurs positives comme la fleur de lys, et les cigarettes ultra-minces présentées dans des paquets élégants ressemblant à des cosmétiques de luxe». Pour MM. Rochon et Couillard, «bien qu'elles soient moins visibles pour le grand public, ces nouvelles stratégies permettent encore à l'industrie de recruter 30 000 nouveaux jeunes fumeurs par année, assez pour résulter en un taux de tabagisme relativement stable au cours des dernières années. Pire, ces statistiques n'incluent pas l'usage du cigarillo, ce qui sous-estime le taux réel de tabagisme, surtout chez nos jeunes  par ailleurs trop souvent exposés aux effets de la fumée secondaire dans leur environnement immédiat», observent MM. Rochon et Couillard.

Photo archives PC

Jean Rochon en 1998.