(Québec) À plus de 200 km du boulevard Saint-Laurent et très loin des débats sur sa piétonnisation avortée, la Ville de Québec multiplie ce printemps les rues à l’usage exclusif des piétons. Plutôt que de s’en plaindre, les associations de commerçants en redemandent.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

La première vague est venue le 15 mai. Le maire Régis Labeaume annonçait que deux artères – l’avenue Cartier et la rue Saint-Jean – seraient en partie interdites aux voitures les fins de semaine de l’été. Le but ? Permettre notamment aux clients de respecter les règles de distanciation physique.

Le maire de Québec a expliqué que son administration n’avait pas sélectionné elle-même ces deux artères. Elle avait plutôt donné le choix à 12 sociétés de développement commercial (SDC) d’embarquer ou non dans le projet. Plutôt que de se faire imposer la piétonnisation, ce sont les commerçants qui ont pris la décision.

Mais l’annonce n’a pas fait que des heureux. Des commerçants s’en sont irrités. C’est qu’ils auraient voulu eux aussi que leur rue soit piétonne la fin de semaine.

C’est le cas du copropriétaire de La Place, boutique qui se spécialise dans les produits fins et les bières de microbrasseries, rue Saint-Joseph. Dès l’annonce, François Lebel a contacté sa SDC et a pris position publiquement en faveur de la piétonnisation.

« Cette fin de semaine là, je suis allé prendre des photos sur Saint-Jean et je demandais à un employé de prendre les photos à la même heure devant la boutique sur Saint-Joseph, raconte M. Lebel. J’ai comparé. C’était plus le fun sur Saint-Jean, c’était plus le fun sur Cartier. Il y avait plus de monde. »

À quelques centaines de mètres de là, rue Saint-Vallier, le président de la SDC Saint-Sauveur a fait le même constat.

L’achalandage a augmenté sur Saint-Jean et Cartier. Il y avait clairement un engouement

Martin Parrot

« Et il y a eu très rapidement une frustration, moins dans Saint-Sauveur, mais dans Limoilou et Saint-Roch, ajoute Martin Parrot. Les commerçants et les citoyens ne comprenaient pas pourquoi ils n’avaient pas leur rue piétonne. »

En l’espace de quelques jours, trois SDC supplémentaires ont consulté leurs membres et ont finalement accepté l’offre de la Ville de Québec : les rues Saint-Joseph et Saint-Vallier, en plus de la 3e Avenue dans Limoilou, seraient aussi en partie piétonnes cet été.

La fin de semaine dernière marquait le début de l’expérience dans Saint-Roch. « La plupart de mes voisins étaient très satisfaits », assure François Lebel.

« À côté, la fleuriste a manqué de fleurs. Le vendeur de chaussures a presque fait le double d’une journée normale, dit-il. Dans l’ensemble, je pense qu’il faudrait être de mauvaise foi pour dire que ça n’a pas été positif jusqu’ici. »

Quelle suite pour ces expériences ?

L’approche de la Ville de Québec n’a toutefois pas échappé à la critique. Un collectif citoyen appelé « La ville que nous voulons » a déploré l’absence des citoyens dans le processus décisionnel.

PHOTO ERICK LABBÉ, LE SOLEIL

Afin de permettre à ses citoyens de respecter la distanciation physique, la Ville de Québec multiplie ce printemps les rues à l’usage exclusif des piétons, dont l’avenue Cartier.

« Notre collectif considère qu’il n’est pas acceptable que seuls les commerçants aient voix au chapitre pour décider de questions qui concernent toute la population », a dénoncé le collectif, qui se dit par ailleurs favorable aux rues piétonnes.

L’avenir de ces expériences reste flou. Au moins une SDC, celle qui regroupe les commerçants de la rue Cartier en Haute-Ville, envisage une piétonnisation permanente si l’essai de cet été est concluant.

La piétonnisation pourrait-elle favoriser la relance d’artères commerciales frappées durement par le confinement ? Gérard Beaudet, professeur titulaire à l’école d’urbanisme de l’Université de Montréal, émet des doutes.

« On rappellera que quelque 200 rues commerciales ont été piétonnisées au Canada et aux États-Unis dans les années 1960 pour répondre à la concurrence des centres commerciaux, dont le mail Saint-Roch à Québec », écrivait récemment M. Beaudet dans une lettre d’opinion publiée dans Le Devoir.

Or, malgré la qualité incontestable de nombreuses réalisations, moins d’une vingtaine d’entre elles ont tenu le coup plus de quelques années.

Extrait de la lettre de Gérard Beaudet

Et certains commerçants de Québec se posent aussi la question. « Actuellement, je me demande si ça attire ou fait fuir le monde », lance Bruno Drouin, copropriétaire de l’épicerie Provisions Inc., rue Cartier.

« Je vais attendre encore avant de faire le bilan. Je ne veux pas contredire les commerçants enthousiastes, surtout les restaurateurs. Mais j’ai des doutes. »

Pour plusieurs restaurants et bars de Québec, la piétonnisation des rues est attendue comme une planche de salut. La Ville a déjà indiqué qu’elle leur permettrait d’occuper une partie de la voie publique pour installer une terrasse.

« Imaginons que la Santé publique me permet de rouvrir à 50 % de ma capacité, mais que la fin de semaine je suis capable d’aller combler la moitié qui me manque avec une terrasse, explique Martin Parrot, de la brasserie Griendel. Ça m’aide énormément. »

Le président de la SDC Saint-Sauveur le reconnaît d’emblée : « On a des commerçants avec des besoins différents et c’est très difficile de faire plaisir à tout le monde. »

« Les gens veulent le beurre et l’argent du beurre. Ils veulent plus de stationnement, plus de pistes cyclables, plus de verdure, plus de places publiques, énumère M. Parrot. Mais on ne peut pas tout faire ça. Il faut parfois faire des choix. »