La défense de la baleine noire de l’Atlantique Nord, une espèce en voie de disparition, tient à cœur aux acteurs de l’industrie touristique du golfe du Saint-Laurent. Mais les pertes économiques liées aux restrictions pour la protéger leur ont porté un coup dur. Des compensations sont demandées, le temps, au moins, de revoir les plans.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

En 2017, le gouvernement fédéral a lancé son programme de protection de ce gros mammifère. Plusieurs baleines avaient été retrouvées sans vie, après s’être empêtrées dans des engins de pêche ou être entrées en collision avec des navires. Des mesures avaient donc été adoptées pour restreindre les zones de pêche et pour limiter la vitesse des bateaux de plus de 20 m – et celle des bateaux de plus de 13 m depuis cet été – à 10 nœuds pour certaines périodes.

Or, ce ralentissement a entraîné maintes annulations d’escales, faute de temps.

« On aimerait avoir une aide exceptionnelle, le temps de s’ajuster à cette nouvelle réalité », explique le chef d’escale de la Corporation Escale Gaspésie, Stéphane Sainte-Croix.

Il estime que les restrictions « sont là pour rester », mais déplore que l’industrie des croisières ne s’adapte pas rapidement.

C’est une industrie réglée au quart de tour. Et on est 1 % du marché de la planète, je ne pense pas qu’ils vont réviser leurs itinéraires.

Stéphane Sainte-Croix, chef d’escale de la Corporation Escale Gaspésie

Moins de navires, moins souvent, moins longtemps, résume M. Sainte-Croix. Moins d’heures pour les travailleurs saisonniers et moins d’argent pour la région, ajoute-t-il.

Selon un document produit par CPCS Transcom pour Transports Canada et obtenu en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, les dépenses qui auraient été faites par les passagers et l’équipage, durant les escales annulées, se seraient élevées à 2,1 millions en 2017 et à 2,3 millions en 2018.

Gaspé la plus touchée

Gaspé a été la municipalité la plus touchée par les annulations, au nombre de 39 sur 137 au cours des trois dernières années, selon Escale Gaspésie, qui chiffre les pertes directes et indirectes à 5 millions en incluant l’année en cours. Et la saison n’est pas encore terminée.

« Sur une population de 15 000-20 000 habitants, ça a un impact, c’est sûr, estime le maire de Gaspé, Daniel Côté. C’est majeur. »

M. Côté dit avoir demandé à maintes reprises une compensation pour les pertes liées aux annulations des escales.

« Dès les premières fois où ils ont mis des restrictions de vitesse dans le golfe et où on a commencé à percevoir des problématiques, on l’a manifesté au ministre des Pêches de l’époque, Dominic LeBlanc. On l’a manifesté à notre députée, la ministre du Revenu Diane Lebouthillier. On n’a obtenu aucun résultat pour les croisières, ni du Québec ni du fédéral. »

Jointe au téléphone en Gaspésie, où elle se trouvait pour la campagne électorale, la candidate libérale dans la circonscription de Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine n’a pas voulu s’avancer sur une aide spécifiquement liée aux pertes découlant de ces restrictions.

Depuis trois ans, tout le secteur est à la recherche de solutions, a souligné Diane Lebouthillier.

Tout le monde a à cœur de protéger l’environnement, mais, en même temps, de faire en sorte que notre économie puisse perdurer.

Diane Lebouthillier, candidate libérale

Par contre, loin d’être le seul problème de la région, la migration des baleines noires est la conséquence directe d’un enjeu majeur pour la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine : les changements climatiques, insiste Mme Lebouthillier. Les défis posés par la présence des baleines noires, qui se trouveraient en plus grand nombre dans le golfe du Saint-Laurent en raison du réchauffement de l’Atlantique, s’ajoutent à ceux causés par l’érosion ou le récent passage d’un ouragan, par exemple.

Solutions mieux adaptées

Daniel Côté aimerait aussi voir des solutions plus adaptées, en répertoriant mieux les baleines, par exemple, pour ajuster les restrictions. Du côté de Pêches et Océans Canada, on assure qu’un examen scientifique d’après-saison sera réalisé cet automne, pour « éclairer les mesures de gestion de la baleine noire de l’Atlantique Nord pour 2020 », a indiqué dans un courriel le conseiller en communications Benoit Mayrand. Différents moyens, comme la surveillance par aéronefs et les hydrophones, sont utilisés pour chercher les baleines noires.

Depuis 2017, au moins 29 baleines noires sont mortes dans les eaux nord-américaines, alors qu’on ne compte plus que 400 de ces cétacés dans le monde.

Le président de l’Association des croisières du Saint-Laurent n’était pas disponible pour une entrevue vendredi. La porte-parole des Croisières CTMA a décliné nos demandes d’entrevue. Les entreprises locales de croisières connaissent elles aussi des répercussions financières, notamment en raison de coûts additionnels de carburant liés aux restrictions.

— Avec William Leclerc, La Presse

Bilan 2017-2019

137 escales programmées
114 320 croisiéristes

84 escales livrées 45 470 croisiéristes
39 escales annulées 51 500 croisiéristes

Source : Corporation Escale Gaspésie