Choc. Surprise. Inquiétude. Journaliste à Radio-Canada pendant plus de 30 ans, la ministre québécoise de la Culture, Christine St-Pierre n'a pu rester insensible aux compressions annoncées cette semaine à la SRC.

Nathaëlle Morissette LA PRESSE

Préoccupée, elle rédige une lettre destinée à son homologue fédéral, James Moore, afin de lui faire part de ses inquiétudes. Mais depuis son arrivée à la tête du ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine en avril 2007, Mme St-Pierre casse rarement du sucre sur le dos d'Ottawa, même si le fédéral prend parfois des décisions qui provoquent l'ire du milieu artistique québécois.

Au cours d'un entretien qu'elle a accordé à La Presse dans ses bureaux du boulevard Saint-Laurent à Montréal, la ministre parle sans ambages de son attachement pour Radio-Canada, de sa volonté d'entretenir de bonnes relations avec le gouvernement fédéral et, à la veille de la Soirée des Jutra, de son intérêt pour le cinéma québécois.

Q En tant qu'ancienne reporter à Radio-Canada, comment avez-vous réagi à l'annonce des nombreuses coupes imposées à la société d'État?

R Ç'a été un choc total. Je savais que des compressions s'en venaient. Mais je ne pensais pas que ça aurait cette ampleur là. Au réseau français, 335 postes abolis, c'est énorme. J'ai été très triste, d'abord parce que je vais pouvoir mettre des noms et des visages sur des gens qui vont devoir quitter leur emploi. L'autre chose, c'est que j'ai une grande préoccupation pour les services en français. Il y a des endroits au Canada, à l'extérieur du Québec, où la seule source d'information en français, c'est Radio-Canada. Pour nous, Radio-Canada, c'est comme la BBC. La façon d'y faire du journalisme est très calquée sur le modèle britannique. Il y a quelque chose d'unique à Radio-Canada qu'on dirait qu'on est en train de perdre. J'espère que l'hémorragie est terminée.

Q Comment voyez-vous votre rôle dans ce dossier ? Qu'est-ce que Québec peut faire?



R C'est sûr que c'est un dossier de compétence fédérale, mais je suis ministre des Communications et je me sens investie d'un rôle là-dedans. Je n'ai pas hésité l'année dernière à témoigner devant le CRTC (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes) pour parler de TQS. Là, s'il y a des gestes qu'il faut faire, on va les faire.

Q Pensez-vous que, à long terme, ces compressions pourraient compromettre le contenu radiophonique et télévisuel?

R Oui. Oui, je le pense sincèrement. Il y a des limites à gratter l'os.

Q Croyez-vous qu'il y a un examen de conscience à faire par rapport au financement public de notre télé? Par exemple, un pays comme l'Angleterre consacre chaque année en moyenne 124$ par citoyen à la télévision publique. Au Canada, on investit 34$ par personne.

R Un rapport déposé à Ottawa il y a quelques années recommandait en moyenne 40$ par habitant. Je pense que ce n'est pas déraisonnable. Ce n'est pas beaucoup pour avoir un service de cette qualité.

Q Comment qualifieriez-vous l'attitude du gouvernement conservateur vis-à-vis de Radio-Canada?



R Pour ce qui est du dossier de Radio-Canada, peut-être que j'ai un attachement très particulier, très personnel. C'est sûr que j'ai un peu de mal à me détacher de ça: 32 ans, ça ne s'oublie pas comme ça. Mais je ne veux pas prendre un ton pour commencer des chicanes. Ce n'est pas mon objectif de crier des noms. Ce que je veux, c'est établir un dialogue franc et de faire valoir mes inquiétudes.

Q Mais êtes-vous d'accord avec les décisions des conservateurs dans ce dossier? Vous semblez très frileuse, très prudente à l'idée de les critiquer. Est-ce le cas?

R Je ne suis pas dans une disposition mentale pour crier des noms. Moi, ce que je veux, c'est qu'il y ait des discussions, qu'il y ait des rencontres. Je ne veux pas que M. Moore me dise comment gérer mon ministère, alors je n'irai pas lui dire comment gérer le sien. Je peux lui dire cependant que nous, au gouvernement, nous sommes inquiets. Il y a des préoccupations.

Q Parlant de James Moore, qu'avez-vous pensé de sa performance à l'émission Tout le monde en parle, lorsqu'il s'est montré incapable de répondre à plusieurs questions en matière de culture?

R (Silence. Rire timide.) C'est, euh... Quand on fait de la politique, nous avons notre entourage qui est très précieux. Et je pense qu'il n'avait pas été bien préparé parce que M. Moore est un homme très intelligent, qui parle très bien français. Bon, j'aime mieux ne pas faire de commentaire.

Q  Dans un autre ordre d'idée, assisterez-vous à la soirée des Jutra, qui récompensera les artisans du cinéma québécois?

R Bien sûr!

Q Avez-vous vu les films en nomination dans la catégorie Meilleur film de l'année? (Borderline, Ce qu'il faut pour vivre, C'est pas moi, je le jure! , Maman est chez le coiffeur).

R J'ai vu C'est pas moi, je le jure! et Maman est chez le coiffeur. Je vais regarder Borderline en fin de semaine.

Q Donc, pour vous, il serait difficile en ce moment de prédire le gagnant?

R Même si je les avais vus tous les quatre, je ne répondrais pas ! Je ne veux faire de peine à personne.

Q Toujours en cinéma, avez-vous pensé à des pistes de solution pour augmenter le nombre de tournages américains à Montréal?

R La compétition est féroce. Il y a des États (américains) qui paient pratiquement pour recevoir des tournages. Nous, notre carte, c'est la qualité de nos techniciens. On a une excellente réputation. On a augmenté les crédits d'impôt, et nous sommes à les analyser pour voir si on peut les bonifier encore.

Q Vous en êtes à votre second mandat à la tête du ministère de la Culture, êtes-vous satisfaite jusqu'à maintenant de votre expérience en politique? Comment vous sentez-vous?

R (Rire) Je dois dire que les six premiers mois... même les 12 premiers mois ont été très, très, très difficiles. D'abord, je ne pensais pas que c'était un aussi gros ministère. Il y avait tout un apprentissage à faire, comme travailler avec une équipe aussi nombreuse. Moi, la seule équipe avec laquelle j'avais travaillé, dans ma vie, c'était un caméraman et un réalisateur. Mais là, je sens que je suis bien en selle, que je maîtrise bien mes dossiers. J'ai établi ma crédibilité.