(Ottawa) Justin Trudeau et des ministres ont été la cible de plusieurs menaces durant la présence du « convoi de la liberté » à Ottawa. Jagmeet Singh s’est fait conseiller de rester chez lui. Yves-François Blanchet était transporté par la GRC matin et soir. De quoi alimenter les réflexions alors que l’on songe à élargir le périmètre de sécurité de la colline du Parlement dans la foulée de cette occupation.

Publié le 18 mai
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

En l’espace d’un mois et demi environ, du 5 février au 23 mars derniers, un total de 26 menaces ont été faites contre 9 ministres du gouvernement libéral. Plus des deux tiers ont été proférées à l’endroit du premier ministre (9) et de la ministre des Finances, Chrystia Freeland (9), tandis que deux ont été formulées contre le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, qui a été très visible pendant la crise.

PHOTO PATRICK DOYLE, ARCHIVES REUTERS

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et la ministre des Finances, Chrystia Freeland, ont chacun été la cible de neuf menaces entre le 5 février et le 23 mars derniers.

Cette compilation du Bureau du Conseil privé, le ministère du premier ministre, a été obtenue par La Presse grâce à la Loi sur l’accès à l’information. La nature des menaces n’y est pas précisée, pas plus que le nombre d’individus qui seraient derrière ces propos inquiétants transmis un peu avant et après l’occupation du centre-ville par le « convoi de la liberté », qui s’est échelonnée du 28 janvier au 20 février derniers.

La manifestation a forcé le premier ministre Trudeau à quitter sa résidence de Rideau Cottage, non loin de la colline du Parlement. À son cabinet, on n’a pas voulu commenter cet enjeu de sécurité, comme à l’accoutumée. À ce jour, son itinéraire public indique encore qu’il est « dans la région de la capitale nationale », et non précisément à Ottawa, comme c’était le cas auparavant.

Dans le cas de Mme Freeland, qui est aussi vice-première ministre, on remarque une hausse significative des menaces qui ont plu sur elle durant la présence du convoi. Sans établir de lien de causalité, on note toutefois qu’elle avait fait l’objet d’une seule menace, sur Twitter, sur une période d’un peu plus de trois mois, entre le 10 octobre 2021 et le 17 janvier 2022.

L’occupation a paralysé le centre-ville et forcé la fermeture de nombreux commerces autour de la colline du Parlement pendant plus de trois semaines. Elle a pris fin peu après que le gouvernement fédéral eut invoqué la Loi sur les mesures d’urgence, alors que les tensions étaient de plus en plus vives entre certains protestataires et les résidants d’Ottawa.

Singh invité à éviter Ottawa

Le climat était à ce point tendu qu’on a carrément conseillé au chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, de ne pas venir à Ottawa.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Il y avait un danger pour moi parce que je suis vraiment visible, alors mon équipe m’a suggéré, pour ma sécurité, d’éviter d’y être pendant cette période. J’ai suivi leur conseil.

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Il a donc passé deux jours dans la capitale pendant les manifestations. La GRC assurait son transport entre son appartement et le parlement. « Je restais à l’intérieur du parlement en tout temps et je restais dans mon appartement par la suite », raconte celui qui a de nouveau eu droit à un déversement de fiel populaire la semaine dernière.

De passage à Peterborough, en Ontario, il a été pourchassé et copieusement insulté par des individus. Même si ce n’était pas la première fois qu’il vivait quelque chose du genre, le dirigeant a été secoué. « C’était le moment le plus tendu de ma vie politique », lance-t-il. Mais ce qui l’inquiète par-dessus tout, c’est « que ça incite des femmes, des personnes marginalisées à se dire que la vie politique, ce n’est pas pour eux ».

La GRC a fait « un suivi » de l’incident auprès du Service de police de Peterborough, soutient la porte-parole Robin Percival, notant que la police fédérale a « récemment créé une équipe de liaison ministérielle qui a pour rôle de communiquer avec les ministres et leur cabinet afin de voir s’ils ont des problèmes ou des préoccupations en matière de sécurité ».

À Ottawa, les ministres et les chefs de parti ne bénéficient d’aucune protection particulière.

S’il n’est pas fermé à l’idée de se faire suivre par un garde du corps, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, signale qu’il ne « trippe pas là-dessus », mais que « s’ils le veulent », ses collègues chefs de parti devraient pouvoir se prévaloir de cette option « s’il y a des circonstances qui le commandent ».

C’est ce qu’il a fait pendant la présence du convoi.

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

« La GRC venait me chercher pour aller de mon appartement à Gatineau à Ottawa, puis ils me ramenaient. En général, je n’aime pas ça, mais dans ce contexte-là, je me faisais accompagner pour ne pas être irresponsable », explique le leader bloquiste en entrevue.

Au Parti conservateur, où certains élus – dont le favori de la course à la direction Pierre Poilievre – avaient appuyé le convoi, on est d’avis qu’« il appartient à la GRC d’évaluer le niveau de menace pour les politiciens et de fournir une protection adéquate », a fait valoir dans une déclaration écrite la députée Raquel Dancho.

La sécurité sur la colline

Il aura fallu l’intervention de plusieurs corps policiers de l’Ontario et du Québec pour venir à bout de l’occupation jugée illégale par les autorités fédérales.

Après l’expulsion des manifestants, la portion de la rue Wellington située en face de la cité parlementaire, entre les rues Bank et Elgin, a été fermée à la circulation automobile. La ville d’Ottawa songe d’ailleurs à la transformer en rue piétonnière.

Les autorités fédérales, de leur côté, pourraient confier la responsabilité de la sécurité de la colline et de certaines rues avoisinantes à un seul corps policier.

Le comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambre des communes examine en effet la possibilité d’élargir la compétence fédérale en matière de sécurité afin d’inclure des sections des rues Wellington et Sparks.

La GRC, qui dirige le Service de protection parlementaire, pourrait se voir confier ce mandat.

Durant son témoignage, le directeur du Service de police de la Ville de Gatineau, Luc Beaudoin, a souligné que six corps policiers avaient été impliqués pour reprendre le contrôle de la situation et qu’il aura fallu des heures de discussions pour établir un centre de commandement fonctionnel.

La ministre de l’Approvisionnement et des Services publics, Filomena Tassi, a précisé au même comité que l’on prévoyait que la moitié des députés auraient leurs bureaux de l’autre côté de la rue Wellington d’ici peu, d’où l’importance de revoir la sécurité dans le secteur.

Une citation de Jagmeet Singh qui figurait dans une version initiale de ce texte attribuait au Service de protection parlementaire (SPP) la recommandation faite au chef néo-démocrate d’éviter Ottawa. Le SPP a nié cette information, et le parti a confirmé qu’il s’agissait en effet d’une méprise de la part du dirigeant. « L’identification du risque supplémentaire pour Jagmeet venait de l’équipe du NPD », a indiqué un porte-parole de la formation, mercredi. La citation a été ajustée en conséquence.

En savoir plus

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    Le nombre de menaces faites contre le premier ministre Trudeau et sa famille en l’espace d’un peu plus de trois mois, du 10 octobre 2021 au 17 janvier 2022. Elles seraient le fait de 11 individus.
    Source : Bureau du conseil privé