(Québec) François Legault assure qu’il est « très connecté sur la réalité » des Québécois qui peinent à trouver un logement abordable. En affirmant mercredi que le loyer d’un appartement à Montréal commence à « 500, 600 $ par mois », il voulait parler du montant qu’un étudiant en colocation paie mensuellement, défend désormais le premier ministre.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

« Je suis fier de dire que je viens de la classe très moyenne. J’ai encore beaucoup d’amis qui viennent de la classe très moyenne. Je m’assure de rester proche du peuple et je suis très connecté sur la réalité », a affirmé M. Legault, piqué au vif, en point de presse jeudi.

Le premier ministre est la cible de critiques, tant sur les réseaux que des partis d’opposition, pour des propos qu’il a tenus mercredi à l’étude des crédits du ministère du Conseil exécutif. La cheffe de Québec solidaire, Manon Massé, demandait à M. Legault comment les étudiants, qui reviendront sur les campus à l’automne, paieront des appartements, alors que les prix du marché locatif explosent.

« Est-ce que le premier ministre a une idée de c’est quoi le prix médian d’un appartement à louer à Montréal ? Est-ce qu’il a une idée de ça, ça coûte combien un logement à Montréal ? », a demandé Mme Massé mercredi.

« Ça dépend de la grandeur du logement. Ça peut peut-être commencer à 500, 600 dollars par mois, assez rapidement monter à 1000 dollars. Et je sais que les étudiants, pour en avoir eu chez moi quand j’étais à Sainte-Anne-de-Bellevue, parfois vont se mettre trois, quatre ensemblepour louer un logement. Ils s’organisent avec les moyens du bord », lui a répondu François Legault.

Au cours de leur échange, le premier ministre a également rappelé qu’il a « deux fils de 26 et 27 ans, qui ont plein d’amis qui sont dans des logements ».

« Moi, ils sont chez moi, justement parce qu’entre autres, ça coûte cher, le logement, mais je rassure la cheffe de Québec solidaire, je ne suis pas déconnecté, et oui, il y a des loyers à 600, à 1000 $, surtout quand on est deux pour partager un loyer », a-t-il affirmé mercredi.

Legault précise ses propos

Talonné par les oppositions, François Legault a précisé ses propos, jeudi, alors que le sujet a été au cœur de la période de questions au Salon bleu.

« J’ai été étudiant, je connais d’autres étudiants, je connais des jeunes actuellement et ce que je dis, c’est qu’un étudiant qui cherche un logement doit penser à un minimum de 500, 600 $ par mois pour un logement. […] Si je n’ai pas été clair, je m’en excuse et je suis maintenant clair », a affirmé M. Legault en point de presse.

Le premier ministre reconnait « qu’il manque de logements abordables » au Québec, mais refuse de parler d’une « crise du logement ». Le gouvernement a d’ailleurs refusé de débattre d’une motion sans préavis pour que l’Assemblée nationale « reconnaisse que le Québec vit présentement une crise du logement ».

« Il manque de logements abordables, mais la crise qu’on vit, c’est la pandémie, et la pandémie a un impact sur le prix des maisons et des logements », a-t-il dit.

Une crise de « l'abordabilité »

Le premier ministre refuse de geler les loyers pour l’année 2021, ce que demande entre autres Québec solidaire. Selon lui, « si on gèle les loyers pour un grand temps, il va se construire moins de logements ». « Ce qu’il faut, c’est plutôt que le gouvernement donne de l’aide directe aux personnes qui ne sont pas capables de se trouver un loyer », a dit M. Legault.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a demandé jeudi au gouvernement de « se mettre en phase avec la crise de l’abordabilité qui sévit dans la métropole et touche de plein fouet les familles de la classe moyenne et les futures générations ».

« Notre administration fait de l’habitation une priorité de la ville de Montréal depuis 2017 avec de nouveaux outils et des sommes inégalées. [Le] gouvernement peut joindre ce leadership en mettant en place rapidement trois solutions : un registre des baux pour éviter les hausses de loyer abusives, 180 millions dès 2021 pour du logement abordable et social, et une réforme du code civil pour protéger les droits des locataires et retirer le fardeau de la preuve qui pèse sur leurs épaules », a-t-elle dit.

Pour contrer le phénomène des « rénovictions », la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, annonce dans une lettre ouverte publiée vendredi qu’elle « travaille sur le renversement du fardeau de la preuve pour que ce soit au propriétaire de d’abord justifier ses travaux d’agrandissement ou de subdivision ».

« De cette façon, aucun locataire ne pourra être évincé avant que le Tribunal administratif du logement (TAL) ne se soit prononcé sur la légalité des travaux. Ce changement législatif, combiné à la capacité des villes à réglementer, voire interdire, l’émission de certains permis de rénovation, devrait régler en bonne partie ce phénomène », espère-t-elle.

En matière de hausses abusives de loyer, Mme Laforest rappelle aussi que Québec « mise sur l’amélioration du bail locatif » plutôt que sur un gel des loyers, afin d’obliger les propriétaires à « inscrire le montant payé par le dernier locataire dans le nouveau bail, même si le logement était précédemment vacant ».

Selon les résultats annuels de l’Enquête sur les logements locatifs de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), le loyer moyen d’un appartement de deux chambres à Montréal était de 903 $ en 2020 pour le marché locatif primaire. De plus, « le loyer moyen a augmenté de 4,2 % dans le Grand Montréal en 2020, sa plus forte hausse depuis 2003 », indique-t-on dans le Rapport sur le marché locatif : Canada et régions métropolitaines.

Un gouvernement « dans le déni »

Les actions du gouvernement pour favoriser l’accès à des logements abordables sont largement insuffisantes, ont dénoncé les partis d’oppositions, jeudi. Selon le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, Québec est tout simplement « dans le déni ».

« L’enjeu qu’on a en ce moment, ce n’est pas que le chiffre donné par le premier ministre n’est pas exactement le bon, c’est que ça témoigne, après des semaines et des semaines de crise du logement, c’est que ce n’est pas du tout sur le radar du gouvernement, ça ne les intéresse pas », a-t-il dit.

La cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade, déplore que « François Legault ne reconnaît pas la gravité de la situation, autant dans l’accès aux loyers en location que dans l’accès à l’achat de propriété ».

« Quand le premier ministre Legault ne veut pas s’attaquer à un problème, ce qu’il fait, il le nie. Alors, qu’est-ce qu’on fait au bureau du premier ministre ? On nie et on nie vigoureusement », a-t-elle dit.

« Actuellement, il faut agir. Ça prend un moratoire sur les évictions parce que, ça, ça entretient le cercle vicieux. Les propriétaires spéculateurs, prédateurs achètent, sortent le monde, rénovent un peu et rehaussent les loyers de façon importante. Ça, il faut que ça arrête maintenant », a affirmé la cheffe de Québec solidaire Manon Massé.

Avec Isabelle Ducas, La Presse