Peut-être que Jean Charest n’aime pas les règles de la course à la direction. Sans doute aussi, le Parti conservateur qu’il a quitté il y a 22 ans a viré à droite.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Mais ces deux seules raisons, qu’il a fournies mardi à Radio-Canada, semblent bien minces pour renoncer au rêve de toute une vie.

Malgré ce qu’il a dit à Patrice Roy hier, il n’y a pas tellement de doute que ses problèmes de réputation ont fait reculer Jean Charest.

Il sait très bien que l’interminable enquête « Mâchurer » l’aurait suivi jour après jour. Et que déjà des adversaires plaçaient ce dossier au centre de leur stratégie pour lui barrer le chemin.

L’ironie ici est que Jean Charest a lui-même créé l’Unité permanente anticorruption (UPAC), pour éviter une commission d’enquête. Il a été forcé d’en déclencher une quand même. Et c’est l’UPAC en quelque sorte qui vient l’empêcher de reprendre sa carrière politique.

C’est vrai, l’enquête policière a tellement fuité dans les médias qu’on n’a rien appris de très nouveau la semaine dernière. Vrai aussi, ce qui est sorti touchait essentiellement Marc Bibeau. Et si la preuve amassée jusqu’ici démontrait plus que du financement illégal, mais carrément de la corruption ou de la fraude, il y aurait déjà des accusations.

Mais imaginez une course à la direction du parti où un candidat est obligé de répondre à des questions d’intégrité jour après jour. Une course où rien n’est gagné en plus. Il a beau être bagarreur…

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Jean Charest a nié avoir su quoi que ce soit du financement illégal du PLQ. Il a cité un rapport (Moisan) sur un cas visant le Parti québécois en 2006. C’est habile, mais ça ne tient pas la route. Sans doute un chef de parti n’était pas mêlé aux tractations entre les collecteurs et les firmes de génie, d’avocats ou de constructeurs. Et bien entendu, officiellement, c’étaient des individus qui donnaient le maximum. Tous savaient que par en arrière, les firmes remboursaient ces dons et trouvaient des prête-noms.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Il a aussi dénoncé la « légende urbaine » selon laquelle le PLQ était devenu une « machine à imprimer de l’argent » sous sa gouverne. Il suffit pourtant de se rapporter aux publications du Directeur général des élections pour voir que le PLQ a connu un âge d’or économique sous Jean Charest. En 2000, le parti récoltait 3,7 millions de contributions. Deux ans plus tard, c’était 6,3 millions. En 2004… 8,4 millions. Le sommet a été atteint en 2008, quand le parti a récolté 9,3 millions. Quelques scandales ont éclaté, la loi a changé, et les sommes ont diminué de façon draconienne dans les années qui ont suivi. Le PQ aussi a atteint des sommets pendant ces années-là, et avec des combines similaires. Mais jamais autant.

Que le parti ait déjà recueilli davantage en dollars constants sous Robert Bourassa n’est pas vraiment une bonne réplique. Le fait très officiel est que le parti a presque triplé ses revenus en huit ans.

Il était le chef et a permis cela.

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La question qui se pose maintenant, c’est de savoir si de ce système de financement illégal, on a débordé sur un système carrément criminel, où des contrats précis étaient promis ou menacés en échange d’argent pour le parti. La preuve est difficile à faire ; on ne signe pas de contrat quand on fait ça. Et le chef se tient loin des détails en tout état de cause.

C’est là-dessus que l’UPAC enquête depuis bientôt six ans. Une partie de ces délais sont imputables aux requêtes de Marc Bibeau lui-même. Il a contesté les saisies de documents tant qu’il a pu.

Il n’en reste pas moins que six ans, c’est long. Trop long. Non seulement pour les principaux intéressés, Marc Bibeau et Jean Charest, mais aussi pour le Québec en entier. 

On a un intérêt collectif à voir se conclure cette enquête qui vise le PLQ au plus haut niveau et un ancien premier ministre. Il va bien falloir trancher d’une manière ou d’une autre. D’autant que des policiers ont orchestré des fuites médiatiques multiples, contre lesquelles il est assez malaisé de se défendre. Comment répliquer à des bouts d’enquête, des témoignages partiels parus dans les médias ? Le but était-il justement de faire faire une erreur aux cibles de l’enquête ?

Sinon, pourquoi ces fuites ? Pour nuire à l’enquête, aux enquêteurs ou aux enquêtés ?

La démission du commissaire, la suspension de son gendre directeur de la Sûreté du Québec depuis presque un an, l’affaire Guy Ouellette, l’affaire Nathalie Normandeau… Toutes ces zones d’ombre concernent des dossiers différents. Mais elles servent bien le discours de Jean Charest, qui tente de discréditer l’UPAC.

Pour l’instant, tout ce qu’on a, ce sont des allégations. Il faudra bien en venir à nous dire si elles ont permis d’accumuler des soupçons… ou des preuves. Accuser. Ou fermer l’enquête. Et nous fournir quelques explications.

Parce qu’à voir la colère de Jean Charest, si l’enquête traîne encore, il ne restera certainement pas les bras croisés.

Je ne serais pas étonné qu’il entreprenne un autre type de combat, maintenant que la direction du PCC n’est plus dans sa ligne de mire. Un combat non pas politique, mais judiciaire, un peu comme son vieux maître Brian Mulroney avait fait contre le gouvernement fédéral dans l’affaire Airbus…

Jean Charest a parlé pour la première fois, mais il n’a manifestement pas dit son dernier mot là-dessus.