Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), qui emploie près du tiers des ingénieurs forestiers québécois, s’est dissocié d’une importante enquête commandée par leur ordre professionnel, alors que celle-ci fait état de plusieurs problèmes ressentis dans les rangs du Ministère. Un désengagement que déplore l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Pression, « sentiment de travail bâclé », « commandes de Québec [qui] arrivent de manière décousue », « instructions de travail non cohérentes » : parmi les 600 ingénieurs forestiers qui se sont exprimés sur leur organisation (cohérence, moyens pris pour atteindre ses objectifs, outils mis à leur disposition pour réaliser leurs tâches), ceux qui travaillent pour l’État québécois ont donné les notes les plus faibles.

Ces données et ces commentaires ont été recueillis dans le cadre d’une vaste enquête visant à cerner les perceptions des ingénieurs forestiers et les enjeux auxquels ils font face. Cette consultation, initiative de l’Ordre en collaboration avec des partenaires du secteur, dont le Conseil de l’industrie forestière et l’Association des entrepreneurs en travaux sylvicoles du Québec, a été confiée à des chercheurs indépendants.

Le ministère des Forêts faisait à l’origine partie de ces partenaires, et a été l’un des principaux bailleurs de fonds de l’exercice. Mais il s’en est dissocié peu avant la publication du sommaire exécutif, au début de novembre, indique l’Ordre. Le nom et le logo du MFFP brillent aussi par leur absence dans les listes de partenaires cités dans le rapport final, rendu public il y a 15 jours.

Et le Ministère a récemment fait savoir à l’Ordre qu’il ne participerait pas aux travaux visant à déterminer les suites à donner à cette enquête, pour lesquels les autres partenaires se réunissent ce mardi.

PHOTO MATHIEU BÉLANGER, ARCHIVES LA PRESSE

François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec

On était vraiment déçus de ça. Ce qui apparaît être des critiques peut être difficile à recevoir, mais quand on se ferme, ça n’aide pas non plus.

François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec, en entrevue téléphonique avec La Presse

L’Ordre des ingénieurs forestiers compte près de 2000 membres, dont un peu plus de 30 % travaillent dans la fonction publique provinciale. Mais le Ministère n’est pas le seul employeur critiqué. « Certains répondants du secteur privé envient les conditions de travail et le fonds de pension des ingénieurs forestiers de la fonction publique », note le rapport. Ceux qui travaillent en forêt privée se sont montrés les moins satisfaits de leurs conditions de travail (horaire, avantages sociaux, sécurité d’emploi, etc.). Ce sont aussi ceux qui s’estiment le moins rémunérés à leur juste valeur.

Pourtant, « tous les partenaires, sauf le Ministère », ont accueilli le rapport en disant : « Ce rapport-là nous apparaît refléter ce qu’on entend, nous, sur le terrain », note M. Laliberté.

Le ministère des Forêts nous a indiqué lundi ne pas être en mesure de répondre à nos questions.

Instance bipartite

Québec envisagerait de passer plutôt par une instance bipartite qui existe déjà entre le Ministère et l’Ordre, indique M. Laliberté. Si certaines avancées pourraient y être faites, ça ne permettrait pas de régler tous les dossiers, parce que les représentants du Ministère à cette table n’en ont pas l’autorité, dit-il. « C’est certain que moins le Ministère est engagé directement et de façon soutenue, plus ça peut être difficile ou long d’avoir des résultats. »

Le président de l’Ordre des ingénieurs forestiers se montre toutefois compréhensif. Avec environ 80 % des décisions de planification qui relèvent de Québec dans le régime forestier, toutes les plaintes se tournent vers les responsables du Ministère, souligne-t-il. « Ils sont beaucoup sur la place publique, ils sont beaucoup visés par tous les groupes, personne n’est satisfait », dit-il en citant notamment les autochtones, les environnementalistes, l’industrie, les gestionnaires de zecs et de pourvoiries ainsi que des dossiers comme la protection du caribou et les demandes d’aires protégées. « Donc, il peut y avoir un réflexe de tenter de se protéger. »

La porte demeure ouverte, insiste François Laliberté. « Si on montre qu’on travaille ensemble, on va montrer à la population qu’on est en train de trouver des solutions au lieu de se tirer des roches. »

Taux de réponse « très satisfaisant » à l’enquête

Sur les 1956 ingénieurs forestiers invités à répondre au questionnaire sur leur pratique professionnelle administré en ligne du 28 janvier au 14 février 2020, 600 ont répondu à toutes les questions obligatoires. Ce taux de réponse de 30,67 % « est non seulement valide, mais également très satisfaisant » pour un sondage en ligne, précisent les auteurs de l’Enquête sur la pratique professionnelle des ingénieurs-es forestiers-ères du Québec. « La représentativité de l’échantillon suit assez bien la population étudiée », indique aussi le rapport.

Consultez l’enquête