(Québec) L’ancien ministre péquiste Marc-André Bédard, une figure marquante de la politique québécoise, s’est éteint mercredi, emporté par la COVID-19.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

L’un de ses quatre fils, Stéphane Bédard, lui aussi un ex-ministre du Parti québécois, a confirmé sur les réseaux sociaux en matinée que son père de 85 ans avait pris la direction de l’hôpital de Chicoutimi « suite à des complications liées à la COVID-19 ». Sa mort a été annoncée quelques heures plus tard.

Marc-André Bédard habitait au Manoir Champlain, frappé par une éclosion majeure de COVID-19. Au moins 85 résidants en sont atteints. Quatre autres sont morts jusqu’ici. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est l’une des régions les plus touchées par la pandémie à l’heure actuelle.

Pour le premier ministre François Legault, le Québec « perd un grand homme ». « C’est un peu encore plus choquant de savoir qu’il semble être décédé de la COVID », a-t-il laissé tomber.

Membre fondateur du PQ, Marc-André Bédard avait été élu une première fois dans Chicoutimi en 1973. Il a été ministre de la Justice du gouvernement Lévesque de 1976 à 1984. Il avait notamment créé le Conseil de la magistrature, réformé le Code civil, modernisé le droit de la famille et modifié la Charte des droits et libertés de la personne pour interdire la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle.

François Legault a souligné que Marc-André Bédard avait été « un excellent ministre de la Justice ». Il a rappelé que dans sa pratique du droit, M. Bédard « avait réussi à faire innocenter deux personnes qui étaient accusées et auraient pu avoir la peine de mort ». « Je pense que c’est unique au Québec. »

Selon lui, « beaucoup de gens ont prétendu être amis avec René Lévesque, mais lui, il était vraiment ami avec René Lévesque ». « Il m’a raconté des parties de cartes mémorables et tardives avec René Lévesque », a-t-il relevé.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, Marc-André Bédard était « connu comme Barabbas dans la Passion », a ajouté M. Legault, qui l’a constaté lui-même alors qu’il était député et ministre du Parti québécois. « C’était un peu facile de faire des cocktails, tout le monde était là », car « tout le monde les connaissait [les Bédard], tout le monde les appréciait ». La femme de M. Bédard, Nicole Girard, est morte en 2013.

Questionné au sujet de la possibilité de tenir des funérailles nationales – exercice difficile en pleine pandémie –, le premier ministre a indiqué que des discussions auront lieu avec le protocole de l’Assemblée nationale « pour regarder ce qu’on peut faire ». « Je ne veux pas m’avancer », a-t-il ajouté.

« Marc-André Bédard, c’est un géant de la politique québécois, probablement le plus grand ministre de la Justice des 50 dernières années », a témoigné de son côté le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé.

« De 1968, quand le Parti québécois est fondé, jusqu’à hier, parce qu’il parlait encore de politique, selon ce que je viens d’apprendre, il a été d’une fidélité exemplaire à l’égard du Parti québécois, et toujours de bonne humeur. Franchement, c’est quelqu’un d’inspirant qui va me guider encore longtemps. »

De son côté, la cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade, a salué l’« engagement » et la « contribution » de M. Bédard « à l’avancement du Québec ». « Il a marqué la politique québécoise de manière indélébile », a-t-elle ajouté.

« Ça prenait du courage », en 1977, pour modifier la Charte afin d’interdire la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle, et pour cela, « nous ne l’oublierons jamais », a réagi de son côté la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé.

Le Québec est d’ailleurs la première province canadienne à avoir adopté cette mesure. Dans l’une de ses dernières entrevues, accordée à l’été 2019 à notre journaliste Vincent Brousseau-Pouliot pour son livre Vos droits et libertés en 45 questions, Marc-André Bédard rappelait qu’il avait représenté en qualité d’avocat des personnes ayant fait l’objet de discrimination dans le cadre de leur emploi. « C’était aussi une période où il y avait de plus en plus de discrimination visible, des comportements de policiers à Montréal, des arrestations dans les bars, qui ne respectaient pas les règles de justice. Ça m’a influencé. Une injustice comme celle-là, aussi présente, aussi visible, se devait d’être résolue rapidement », disait-il à l’été 2019.

Marc-André Bédard est considéré comme le deuxième « père » de la Charte en raison de sa réforme, plus ambitieuse, menée en 1982, la plus importante entreprise à ce jour. Il corrigeait une faiblesse importante, à savoir que la Charte ne s’appliquait pas aux lois en vigueur, seulement aux nouvelles lois.

« Je voulais une vraie charte. Pour avoir une vraie charte, il fallait qu’elle s’applique à l’ensemble des lois », expliquait-il en entrevue.

Le ministre ajoutait à l’époque trois motifs de discrimination : la grossesse, l’âge et le handicap, qu’il soit physique ou mental.

Toujours dans cette entrevue, M. Bédard se disait fier de sa réforme du droit de la famille, qui a rendu les rapports plus égaux entre les époux.