L’alliance militaire la plus puissante de la planète a une nouvelle fois montré un front désuni, hier, alors qu’un autre de ses sommets tournait au vinaigre – cette fois en raison d’une déclaration de Justin Trudeau.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

L’OTAN doit théoriquement protéger l’Occident contre toute attaque extérieure. Pour l’instant, la guerre semble surtout faire rage entre ses alliés.

Mercredi à Watford, en banlieue de Londres, trois hélicoptères volaient en file dans le ciel au-dessus d’un blindé britannique en démonstration, alors que des policiers armés de mitraillettes surveillaient des chemins de campagne autour de l’hôtel où le sommet était organisé.

Et pourtant, c’est dans un salon feutré du palais de Buckingham que les hostilités ont été déclenchées, la veille en soirée.

Justin Trudeau a été capté sur caméra, verre à la main, alors qu’il semblait se moquer de Donald Trump en compagnie du premier ministre britannique Boris Johnson, du président français Emmanuel Macron, du premier ministre néerlandais Mark Rutte et de la princesse Anne.

« On pouvait voir les mâchoires de son équipe tomber par terre », leur confie M. Trudeau sur les images, en référence à une déclaration de M. Trump. Comme lors du dernier sommet de l’OTAN, ce dernier avait mardi fait fi du protocole et utilisé ses apparitions publiques avec des dirigeants alliés pour répondre à des questions des médias.

Donald Trump se plaint fréquemment que son pays est la « risée » des alliés de l’OTAN parce qu’il assume une partie disproportionnée de la défense du territoire de l’organisation. Cette fois-ci, la rigolade n’était pas métaphorique. Donald Trump a répliqué rapidement après la diffusion des images en traitant Justin Trudeau d’« hypocrite ». Le président américain a annulé la conférence de presse qui devait clore sa participation au sommet de l’OTAN.

« J’imagine qu’il n’est pas très content »

S’exprimant quelques heures après la diffusion des images compromettantes, Justin Trudeau a minimisé leur importance tout en évitant de s’excuser. Il a affirmé que, dans les images captées, ses propos faisaient référence à l’annonce soudaine par M. Trump que le prochain sommet du G7 se tiendrait à Camp David, ce qui aurait surpris l’équipe du président américain.

« On sait très bien que les relations entre le Canada et les États-Unis sont beaucoup plus profondes que tout simplement les relations entre le premier ministre et le président », a même dit M. Trudeau, semblant relativiser l’importance de cultiver une relation étroite entre les deux hommes. « Mais vous savez aussi que j’ai une relation très productive et même positive avec le président. »

Tout de suite après avoir qualifié le premier ministre canadien d’« hypocrite », Donald Trump a aussi mis de l’eau dans son vin.

Trudeau est bien gentil, très gentil. Mais la vérité, c’est que je lui ai reproché de ne pas payer 2 % [du PIB en investissements en défense] et j’imagine qu’il n’est pas très content.

Donald Trump, président des États-Unis

Même le secrétaire général de l’OTAN a été forcé de se mêler de la situation. En milieu de journée, il a assuré que la solidarité des alliés était « en acier trempé ».

« Les mésententes vont toujours attirer davantage l’attention que les occasions où l’on s’entend. C’est comme ça que fonctionnent nos sociétés ouvertes et démocratiques, je ne m’en plains pas, a affirmé Jens Stoltenberg. L’OTAN donne des résultats sur le fond. […] La rhétorique n’est pas toujours parfaite, mais sur la substance, nous sommes très bons. »

« Mort cérébrale »

Or, la rhétorique a son importance dans une alliance bâtie sur la confiance. Depuis son entrée en politique, le président américain semble constamment remettre en question la raison d’être de l’OTAN : si un pays membre est attaqué, tous doivent le défendre.

Encore mardi, questionné à ce sujet, Donald Trump a soufflé le chaud et le froid, évitant de s’engager clairement à respecter ses obligations.

« C’est une question très intéressante, a-t-il dit, sans offrir de réponse limpide. Vous avez des pays qui investissent moins de 1 % et qui sont des pays riches en plus. Qu’est-ce qui arrive s’ils ne paient pas cette année, ni l’année suivante, ni la suivante ? »

L’ambiance était encore davantage refroidie par les commentaires du président français Emmanuel Macron, qui avait déclaré dans The Economist que l’OTAN était « en état de mort cérébrale » en raison du comportement de M. Trump. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan – dont le pays constitue la limite orientale du territoire de l’OTAN – est tombé dans les quolibets de cour d’école en répliquant à Emmanuel Macron qu’il était lui-même « en état de mort cérébrale ».

Aucune caméra n’a capté subrepticement la réaction du Kremlin face à ces guerres de mots.

Au-delà des quolibets

Même si la bisbille par caméras interposées entre Justin Trudeau et Donald Trump a retenu toute l’attention médiatique au sommet de l’OTAN, les leaders ont tout de même discuté de sujets autrement substantiels au cours des dernières heures.

L’OTAN dans la guerre des étoiles
Le secrétaire général de l’organisation a annoncé que les alliés avaient approuvé la désignation de l’espace comme nouveau domaine d’opération, après avoir fait de même avec le cyberespace il y a trois ans. Cela permettra, par exemple, aux équipes de l’OTAN de réclamer un soutien des pays alliés pour obtenir des images satellites ou des moyens de communication qui transitent par l’espace.

PHOTO CHRISTINA KOCH, NASA VIA ASSOCIATED PRESS

Vue de la Terre depuis la Station spatiale internationale

Déploiement plus rapide
L’OTAN a récemment mis sur pied une force à déploiement rapide afin d’intervenir sans délai si un pays allié était attaqué : 30 bataillons de soldats, 30 escadrons aériens et 30 navires de combat devraient pouvoir être opérationnels sur le terrain dans les 30 jours qui suivent l’agression. Mercredi, Justin Trudeau a annoncé qu’Ottawa avait accepté d’allouer des ressources supplémentaires à cette force. « Le Canada fera une contribution supplémentaire de six chasseurs et d’une frégate », a-t-il dit, en marge du sommet.

PHOTO NANNA HEITMANN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Entraînement antiterroriste des forces de l'OTAN, en Hongrie, en juin dernier

La Chine à l’horizon
L’OTAN a été créée comme alliance du « monde libre » face à l’Union soviétique, et la Russie demeure l’adversaire traditionnel de l’organisation. Mais les temps ont changé, et la Chine fait planer son ombre sur la planète. À l’issue du sommet, le secrétaire général de l’OTAN a affirmé que c’était la « première fois » que l’enjeu chinois était abordé dans le cadre d’une telle rencontre. Il a notamment été question de s’assurer que les alliés adoptent des réseaux cellulaires 5G « sécuritaires et résilients ».

PHOTO GREG BAKER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

À l’issue du sommet, le secrétaire général de l’OTAN a affirmé que c’était la « première fois » que l’enjeu chinois était abordé dans le cadre d’une telle rencontre.

Réactions d’Ottawa et de Québec

Propos recueillis par Joël-Denis Bellavance et Fanny Lévesque, La Presse, avec La Presse canadienne :

« Au moment où le Canada a plus que jamais besoin de liens solides, le mauvais jugement de Justin Trudeau, son manque de professionnalisme et son penchant pour le théâtre continuent à affaiblir la position du Canada sur la scène internationale – nous en avons justement eu la démonstration [mardi] au sommet de l’OTAN. »
— Andrew Scheer, chef du Parti conservateur


« C’est difficile d’utiliser le mot incident diplomatique quand l’interlocuteur est Donald Trump et qu’il est lui-même capable d’en fabriquer en série. […] Il reste que pour la fonction de président des États-Unis, il faut garder un certain respect et on ne s’amuse pas à badiner de façon coquine entre chefs d’État lorsqu’on interpelle le président des États-Unis. D’autant plus qu’il est possible que la population américaine réagisse assez mal à cela. »
— Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois


« M. Trudeau a démontré qu’il a eu un visage à deux faces dans le passé. J’ai déjà dit que M. Trudeau se présente de deux manières : il dit des choses en public et dit des choses totalement différentes en privé. »
— Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique


Sans se prononcer sur le fond de l’affaire, le premier ministre du Québec, François Legault, a rappelé qu’il est « important d’avoir des bonnes relations avec les États-Unis » et qu’il s’agit de « notre principal partenaire ».


« On n’a pas intérêt à aller se battre contre les États-Unis, de toute façon, on n’est pas en mesure de se battre contre eux autres. Alors que je pense que c’est important qu’on bâtisse de bonnes relations, en gardant quand même nos principes. »
— Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie et de l’Innovation du Québec

« Une tempête dans un verre d’eau », dit un expert

Faut-il s’inquiéter de ce nouveau malaise diplomatique entre le premier ministre Justin Trudeau et le président Donald Trump, ou s’agit-il d’une tempête dans un verre d’eau ? L’ancien diplomate canadien et professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales à l’Université d’Ottawa Ferry de Kerckhove se prononce.

Y a-t-il des raisons de s’inquiéter ?

Je pense que si l’on compare la réaction de M. Trump [mercredi] à celle qu’il a eue après le Sommet du G7 à Malbaie, on parle ici davantage d’une tempête dans un verre d’eau. Le drame, c’est que M. Trump dit toujours que les gens se foutent des États-Unis et que là, il vient d’en avoir une preuve flagrante. Mais la nature même de la réaction de M. Trump était tout de même relativement modérée. Par ailleurs, la traduction « hypocrite » est peut-être plus dure que l’expression two-faced en anglais, qui peut vouloir dire que [M. Trudeau] a une réaction différente à chaque évènement, mais c’est loin d’être dramatique.

Trudeau a-t-il commis une bourde diplomatique ?

Vous vous souvenez lorsqu’un assistant de [l’ancien premier ministre du Canada, Jean] Chrétien avait traité George Bush de moron ? Il est clair que ces choses-là arrivent. Mais ce qui est clair, c’est que ça montre la connivence entre les leaders européens et canadien par rapport à M. Trump, et c’est évident que M. Trump se rend compte qu’il y a une espèce de ligue contre lui. C’est certain que si M. Trudeau avait su que c’était capté, il ne l’aurait peut-être pas fait. […] Mais vous avez vu le langage corporel d’Angela Merkel lors de la conférence de presse [de mercredi matin] ? Ils en ont tous ras le bol de M. Trump !

Est-ce que le Canada doit craindre des représailles ?

Je ne crois pas que ce soit un enjeu suffisant. […] Pour l’instant, c’est M. Trump qui est demandeur en ce qui concerne la ratification du nouvel ALENA et on s’attend à ce que [la leader démocrate, Nancy] Pelosi livre la marchandise. Est-ce qu’il va vouloir imposer de nouveau des tarifs sur l’acier et l’aluminium ? Je ne pense pas, sauf qu’il est en train de menacer d’autres pays de le faire, alors est-ce que dans un tour de main, il ajoutera le Canada en disant qu’il a été méchant ? Je pense que dans le contexte actuel, avec toute l’affaire de destitution, tout ceci est un peu de la bouillie pour les chats.