(Montréal) La « méconnaissance » du gouvernement est la seule hypothèse avancée par les organismes œuvrant dans le milieu de l’adoption pour expliquer son projet de loi sur le Régime québécois de l’assurance parentale.

Roxanne Ocampo
La Presse canadienne

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a présenté plus tôt cette semaine le projet de loi 51, qui bonifie le nombre de semaines de congé parental des familles adoptives, sans toutefois le porter à égalité avec celui des familles biologiques — contrairement à ce qui avait été promis par la Coalition avenir Québec.

La nouvelle a été très mal reçue par la Fédération des parents adoptants du Québec (FPAQ), qui a réuni cinq autres organismes du milieu pour faire front commun contre le projet de loi. Ils dénoncent le maintien d’une discrimination à l’endroit des enfants adoptifs, qui peuvent pourtant demander beaucoup de temps afin de surmonter leur sentiment d’abandon et tisser des liens forts avec leurs parents adoptifs.

La porte-parole péquiste en matière de famille, Véronique Hivon, s’est jointe à eux en conférence de presse dimanche.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La députée Véronique Hivon

« C’est un choc brutal pour les parents adoptants de voir à quel point il y a une méconnaissance de la part des décideurs, relève-t-elle. Ça ne peut pas être une question de coûts. C’est extrêmement modeste. »

Véronique Hivon estime qu’une uniformisation des congés entre parents biologiques et adoptifs coûterait approximativement entre 4 et 5 millions par année, tandis que le budget du Régime québécois de l’assurance parentale s’élève à près de 2 milliards.

L’ensemble des familles adoptives ont présentement droit à 37 semaines de prestations partageables entre les parents, tandis que les familles biologiques ont droit à 55 semaines, soit 32 semaines de congé parental, en plus de 18 semaines de maternité et de cinq de paternité.

La CAQ s’était engagée à combler cet écart en campagne électorale. Or, en vertu du projet de loi 51, les familles adoptives auraient maintenant droit à un total de 42 semaines de congé, soit 32 semaines de prestations partageables, et chacun des parents bénéficierait de cinq semaines de prestations exclusives, pour un total de 42 semaines.

La codirectrice de l’organisme RAIS Ressource Adoption, Maritza Bossé-Pelchat, estime que la présence des parents pendant au moins un an représente un « droit, pas un luxe » pour les enfants adoptifs.

« L’adoption, ce n’est pas magique. Ce n’est pas juste le fait de réunir des adultes et un enfant. Ça va au-delà de ça. Il y a des traumatismes à guérir, une confiance à développer. Et oui, ça prend du temps », explique celle qui a elle-même été adoptée de République dominicaine.

Bon nombre des intervenants réunis dimanche s’entendaient pour dire que les familles adoptives pourraient même réclamer des congés encore plus longs, étant donné les défis associés à l’arrivée d’un enfant déjà fragilisé qui doit faire de nouvelles racines.

Une « nouvelle couche d’injustice »

Le projet de loi 51 favorise également les parents adoptant à l’extérieur du Québec, qui auraient chacun droit à cinq semaines supplémentaires s’ils sont appelés à séjourner à l’étranger.

Martin Simard et Annie Fillion s’expliquent mal cette distinction opérée par le gouvernement. Ils disent incarner l’« exemple parfait » pour mettre en lumière l’incohérence de ce nouveau critère, ayant eux-mêmes adopté un enfant en Thaïlande et un autre au Québec.

« C’est notre plus jeune, qui a été adopté ici, qui a eu de plus grands défis d’adaptation et d’attachement, souligne Martin Simard. L’abandon, ça n’a pas de frontières. »

Les six organismes du front commun avouent avoir été pris de court par ce traitement différencié entre les familles adoptant à l’international ou dans la province, qu’ils perçoivent comme une discrimination supplémentaire envers les enfants adoptés au Québec.

Des comparaisons contestées

Le ministre Boulet a défendu le maintien d’un écart entre les familles adoptives et biologiques en affirmant qu’il ne faut pas sous-estimer « les effets physiologiques d’une grossesse et d’un accouchement ».

Annie Fillion, maman et vice-présidente de la FPAQ, raconte que l’adoption de son premier garçon a pourtant eu des impacts bien réels sur son corps, comme une dépression à son retour d’Asie.

« Ce ne sont pas les hormones post-partum, mais c’est toute l’adrénaline qu’on vit pendant la préparation, l’attente, le voyage, fait-elle valoir. On ne l’a pas eu dans notre ventre, mais ça demande autant d’adaptation pour nous et encore plus pour l’enfant. »

Véronique Hivon, elle-même mère adoptive, déplore que le gouvernement mette ces diverses réalités en opposition : « Est-ce qu’on peut arrêter de segmenter et d’essayer de comparer quelle situation est la plus difficile ? Est-ce qu’on peut tous partir des besoins des enfants et les mettre sur un pied d’égalité ? »

Selon ses chiffres, environ 400 adoptions ont été réalisées par des familles québécoises l’an dernier, dont une majorité au sein même de la province.