Sévèrement blâmé par le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique pour ses agissements dans le dossier SNC-Lavalin, le premier ministre Justin Trudeau a gardé le cap: il maintient avoir agi dans le meilleur intérêt de la population.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

«Je suis en désaccord avec certaines de ses conclusions, (mais) j’accepte ce rapport entièrement, et je prends la pleine responsabilité pour tout ce qui s’est passé», a-t-il déclaré en conférence de presse en Ontario.

«Une partie fondamentale de ma job, c’est de défendre les intérêts de tous les Canadiens», a fait valoir le premier ministre, reconnaissant ensuite que «des erreurs» avaient été commises et que «ce qui s’est passé n’aurait pas dû se passer».

Il a ainsi réagi à la publication d’un rapport accablant publié en début de journée par le commissaire Mario Dion, lequel a jugé que le premier ministre avait enfreint l’article 9 de la Loi sur les conflits d’intérêt – une bombe qui tombe à un mois du déclenchement des élections.

«Je conclus que M. Trudeau s’est servi de sa position d’autorité pour influencer la décision de Mme [Jody] Wilson-Raybould d’infirmer ou non la décision de la directrice des poursuites pénales de ne pas proposer à SNC-Lavalin de négocier un accord de réparation», tranche-t-il dans ce rapport d’une soixantaine de pages.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jane Philpott et Jody Wilson-Raybould

«L’autorité du premier ministre et de son bureau a servi à contourner, à miner et, au bout du compte, à tenter de discréditer la décision de la directrice des poursuites pénales [Kathleen Roussel] ainsi que l’autorité de Mme Wilson-Raybould en tant que première conseillère juridique de la Couronne», indique le commissaire.

Il donne donc essentiellement raison à la version des faits de l’ex-ministre de la Justice, qui a accusé le premier ministre et son entourage d’avoir exercé sur elle des pressions indues pour qu’elle intervienne en faveur de la négociation d’une entente de réparation avec la firme SNC-Lavalin afin de lui éviter un procès criminel.

Lors de son témoignage en comité, elle a identifié 11 personnes, de Justin Trudeau au ministre des Finances, Bill Morneau, en passant par l’ex-greffier du Conseil privé, Michael Wernick, et le proche entourage du premier ministre, dont son ancien secrétaire principal Gerald Butts et sa chef de cabinet Katie Telford.

Dans son rapport accablant, Mario Dion soutient que seul Justin Trudeau, en sa qualité de premier ministre, est titulaire de charge publique «en mesure d’exercer une influence sur la décision de la procureure générale relativement à une éventuelle intervention dans un dossier lié à une poursuite criminelle».

Et «les hauts fonctionnaires» de son entourage, parmi lesquels figuraient des membres «haut placés du personnel ministériel et des agents publics» ne seraient pas intervenus auprès de Jody Wilson-Raybould «sans connaître parfaitement le point de vue de M. Trudeau» au sujet de l’affaire SNC-Lavalin.

La preuve recueillie par le commissaire Dion dans le cadre de son investigation lui a permis de déterminer que le premier ministre et son entourage avaient évoqué des considérations partisanes avec Jody Wilson-Raybould, et qu’il s’agissait là d’un comportement reprochable.

«SNC-aurait bénéficié de l’intervention de Mme Wilson-Raybould dans ce dossier», et il était donc inapproprié «d’évoquer des intérêts de politique partisans» auprès de l’ancienne ministre et procureure générale «alors qu’elle devait étudier le dossier en question», lit-on dans le document.

L’affaire SNC-Lavalin a éclaté le 7 février dernier avec la publication d’un article contenant ces allégations d’ingérence politique dans le quotidien The Globe and Mail, en février dernier. La saga a totalement paralysé le Tout-Ottawa pendant plusieurs semaines, plongeant le gouvernement Trudeau dans la plus grande crise de son mandat.

C’est la première fois qu’un premier ministre en exercice est reconnu coupable d’avoir enfreint la Loi sur les conflits d’intérêts. En fait, pour Justin Trudeau, il s’agit d’un doublé – il s’était fait blâmer en décembre 2017 par l’ancienne commissaire Mary Dawson pour son voyage sur l’île privée de l’Aga Khan.

Dans le dossier SNC-Lavalin, Justin Trudeau s’est toujours défendu d’avoir quoi que ce soit à se reprocher. Il a toujours refusé de présenter des excuses à Jody Wilson-Raybould, ce que cette dernière réclamait.

Multitude de réactions

Le verdict sans appel du commissaire a provoqué une déferlante de réactions dans l’opposition.

Le chef conservateur Andrew Scheer a invité la population à profiter du scrutin du 21 octobre prochain pour sanctionner le premier ministre sortant. «[Justin] Trudeau ne va peut-être jamais faire face à un tribunal pour son rôle dans ce scandale. Mais il va faire face à la population canadienne au cours des prochaines semaines», a-t-il plaidé.

«Et à la veille de cette élection, le choix n’a jamais été plus clair, entre un premier ministre qui abuse de son pouvoir, contourne la loi pour ses amis et détruit ses critiques et un premier ministre qui va respecter la primauté du droit», a ajouté le chef Scheer en conférence de presse à Regina, en Saskatchewan.

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, avait envoyé un message similaire quelques heures auparavant. «M. Trudeau ne peut pas être le premier ministre du Canada», a-t-il fait valoir en matinée au micro des journalistes du côté de Victoria, en Colombie-Britannique.

«J’espère qu’au scrutin, les gens prendront cette décision et réaliseront que si l’on veut un gouvernement qui travaille pour la population, pas pour les riches et les puissants ou les compagnies les plus fortunées, l’option est un gouvernement du NPD», a argué M. Singh.

De son côté, Jody Wilson-Raybould, a demandé du temps avant de fournir sa réaction à ce dénouement, qui lui donne pratiquement raison sur toute la ligne. «Je ne ferai pas de commentaire tant que je n’aurai pas lu le rapport dans son entièreté», a-t-elle écrit dans un courriel à La Presse.

L’ancienne ministre Jane Philpott, qui avait démissionné du cabinet en solidarité avec son amie, a aussi dit vouloir étudier le document du commissaire Dion avant d’offrir ses commentaires.

Rapport McLellan

Pour tenter de juguler la crise, en mars dernier, le premier ministre avait confié à l’ancienne ministre libérale Anne McLellan le mandat de se pencher sur le double rôle de ministre de la Justice et de procureur général.

Le rapport d’environ 80 pages, que retenait le bureau du premier ministre jusqu’à ce que le rapport Dion soit rendu public, a été transmis aux journalistes en début d’après-midi.

Il n’y est pas recommandé de séparer les deux rôles.