(Calgary) Le chef de notre bureau d’Ottawa parcourra 11 000 kilomètres cet été dans l’ouest du pays au volant de son véhicule récréatif. Il vous livrera chaque dimanche un billet où il explorera l’humeur des Canadiens à la veille du déclenchement des élections fédérales. Premier arrêt : le Stampede de Calgary.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Le Stampede est le plus glorieux des spectacles extérieurs du monde, soutiennent ses organisateurs. Et c’est aussi l’un des événements au pays les plus courus des politiciens.

« Une visite au Stampede fait partie de la liste des choses à faire de pas mal de monde », affirme Jennifer Booth, directrice des relations publiques du Stampede, organisation qui emploie 300 personnes à temps plein et 1200 personnes à temps partiel. « Il n’y a pas d’événement comparable ailleurs sur la planète. »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Joël-Denis Bellavance, chef de notre bureau d’Ottawa, parcourra 11 000 kilomètres cet été dans l’ouest du pays au volant de son véhicule récréatif. Il livrera chaque dimanche un billet où il explorera l’humeur des Canadiens à la veille du déclenchement des élections fédérales.

Ce grand rassemblement fondé en 1912 met en vedette les meilleurs cowboys et cowgirls de l’Amérique du Nord, les grandes stars de la musique country, la culture des peuples autochtones et des expositions agricoles sans pareil.

À son coup d’envoi, vendredi matin, le Tout-Calgary s’était donné rendez-vous très tôt au centre-ville pour être aux premières loges du traditionnel défilé du Stampede. Impossible de se rendre sur les lieux en voiture après 7 h. Arborant un chapeau de cowboy blanc, une chemise rayée bleue, un jeans et un long manteau noir, le nouveau premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, installé au pouvoir depuis deux mois, a enfourché un cheval pour prendre part au défilé de chars allégoriques, de fanfares et d’équipements agricoles. Tout ça sous les yeux de policiers avec les chapeaux de circonstance.

En après-midi, l’odeur alléchante de côtes levées grillant sur de gigantesques barbecues s’est imposée sur une bonne partie du site du Stampede, rempli de milliers de personnes. Ce fumet finissait par céder sa place à l’odeur des chevaux et des taureaux indomptés — des acteurs intimidants, mais combien importants pour le bon déroulement des rodéos — au fur et à mesure que l’on franchissait la section des manèges et que l’on s’approchait du Grandstand. C’est là que les cowboys sont appelés à accomplir bravement leurs prouesses pendant les prochains jours.

En selle pendant huit secondes

La première compétition de rodéo à l’horaire ne serait pas de tout repos pour un néophyte : le défi consiste à demeurer en selle au minimum huit secondes sur un cheval sauvage ruant de furie d’avoir sur son dos un intrus, peu importe que cet intrus soit vêtu de ses plus beaux habits du Far West.

Mais voir un cowboy assis sur un cheval des plus majestueux réussir à attraper au lasso un veau en course, pour ensuite descendre de sa monture et lui ligoter les pattes — le tout en moins de 18 secondes — suscite immanquablement l’admiration de la foule dépassant les 10 000 spectateurs, unis par le même symbole ostentatoire, le port d’un chapeau de cowboy blanc.

L’admiration mène à l’approbation, couronnée par une salve d’applaudissements, à laquelle participe à sa manière l’imperturbable Brian Burke, ex-président des Flames de Calgary devenu commentateur sportif au réseau Sportsnet, assis dans les gradins VIP. D’autant que les trois premiers compétiteurs à s’élancer ont raté leur coup, au grand bonheur de la jeune bête qui rentrait au petit trot dans son enclos.

Le Stampede est depuis longtemps un incontournable rendez-vous pour les leaders qui aspirent à diriger le pays. À quatre mois des élections fédérales, le Stampede prend donc l’allure du déclenchement officieux de la prochaine bataille électorale.

Ainsi, le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, a rencontré de nombreux militants de sa formation hier soir au parc Heritage. Il s’agissait de son premier grand rassemblement de l’été en Alberta, une province qui demeure un bastion conservateur. Jason Kenney, qui a promis de tout mettre en œuvre pour que les libéraux de Justin Trudeau soient battus aux élections du 21 octobre, était du nombre.

PHOTO JEFF MCINTOSH, LA PRESSE CANADIENNE

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur, au Stampede de Calgary, hier

Maxime Bernier lance sa campagne

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, qui tente de s’imposer sur la scène fédérale en faisant appel aux électeurs désabusés des partis « traditionnels », donnera le coup d’envoi d’une semaine de campagne en Alberta en participant à des activités du Stampede aujourd’hui. M. Bernier, qui aime se décrire comme « l’Albertain du Québec », prendra ensuite la route pour se rendre à Edmonton, Fort McMurray, Cold Lake, Medicine Hat et Red Deer, entre autres.

Le premier ministre Justin Trudeau viendra faire un tour durant la deuxième moitié du Stampede. 

Même si l’hostilité envers les libéraux dans l’Ouest atteint un sommet comparable à celui de l’époque où Pierre Trudeau, père de l’actuel premier ministre, était au pouvoir dans les années 80, on s’attend dans les rangs libéraux à ce que Justin Trudeau obtienne un bon accueil à Calgary.

L’an dernier, le premier ministre avait profité de sa visite pour défendre le projet d’agrandissement de l’oléoduc Trans Mountain. Il avait déclaré que cet oléoduc était « dans l’intérêt des Canadiens, dans l’intérêt de l’Alberta et, finalement, dans notre intérêt supérieur ». Un an plus tard, les travaux d’agrandissement n’ont toujours pas commencé, bien que le gouvernement Trudeau ait donné à nouveau le feu vert au projet, 10 mois après que la Cour fédérale d’appel lui eut ordonné de refaire ses devoirs en matière d’évaluation environnementale et de mieux consulter les Premières Nations.

À Calgary, qui subit encore les contrecoups de la chute des prix du pétrole il y a cinq ans — 25 % des tours de bureaux au centre-ville sont vacantes —, la colère des Albertains est profonde et palpable. Ils tiennent le gouvernement Trudeau en grande partie responsable de cette crise économique qui perdure dans leur province, autrefois la locomotive de la croissance au pays.

La loi C-69, qui resserre les critères d’évaluation environnementale des projets de développement de ressources naturelles, est considérée comme une attaque frontale. La loi C-48, qui interdit le passage de pétroliers dans une partie de la côte de la Colombie-Britannique, constitue un autre affront d’Ottawa qui freinera à leurs yeux la difficile relance de l’économie albertaine. Ces deux lois ont été adoptées à la fin juin, alors que le taux de chômage dans la province continue de dépasser la moyenne nationale, que les investissements étrangers se font rares dans le secteur de l’énergie et que la guerre commerciale avec la Chine commerce à faire mal aux agriculteurs de l’Ouest canadien.

« Enough is enough »

Un nouveau site web, Action Alberta, a vu le jour pour exprimer leur ras-le-bol. « Enough is enough », peut-on lire sur ce site. On y dénonce l’indifférence du reste du pays devant la crise du secteur de l’énergie et les incongruités du programme fédéral de péréquation qui permet au Québec d’engranger des surplus alors que l’Alberta n’obtient pas un sou, bien que la province affiche encore un déficit de 6,7 milliards. « Notre but est de changer la façon dont nous sommes traités par le gouvernement fédéral », décrète-t-on sur le site.

« Pour sauver cette partie du pays — et pour sauver tout le pays —, nous avons besoin d’un nouveau gouvernement à Ottawa », affirme Bill Andrew, un expert des finances et des assurances à la retraite qui a connu aussi les affres de la récession de 1982. « La crise de 1982, ce n’est rien comparativement à ce que l’on vit aujourd’hui. »

Durant le long week-end de la fête du Canada, le propriétaire d’un bar de Red Deer, Rod Newell, a installé une piñata à l’effigie du premier ministre Justin Trudeau dans son établissement, afin, dit-il, de permettre à ses clients de se défouler. L’activité au goût discutable pour certains a été un franc succès, selon lui.

Malgré les apparences, il sera possible pour Justin Trudeau de rencontrer des gens de Calgary au ton décidément plus aimable. Prenez le cas de Kyle Brittain, un journaliste du Weather Network qui était posté à l’entrée du fabuleux parc Prince’s Island lundi dernier en compagnie de son épouse, Guergana, affiches de carton à la main, pour distribuer des câlins gratuits aux nombreux passants le jour de la fête du Canada. « Je fais cela avec ma femme depuis quatre ans durant les grands événements. C’est une façon bien simple de distribuer de l’amour », a-t-il indiqué après avoir fait un de ces câlins au représentant de La Presse. Le couple compte récidiver durant le Stampede. Reste à voir si le premier ministre pourra découvrir ce petit « pipeline d’amour ».

Le blogue d’une future électrice

Durant mon périple de six semaines dans les provinces de l’Ouest, ma fille âgée de 14 ans, Virginie Bellavance, m’accompagnera pour raconter et commenter les découvertes qu’elle fera tout au long du voyage. Virginie pourra voter aux élections fédérales de 2023. Elle fera part de ses commentaires à sa manière dans un blogue dont le fil conducteur sera le suivant : mon pays, mon avenir, mon choix.