Le Vatican n’enquêtera pas sur les allégations d’agression sexuelle visant le cardinal Marc Ouellet, a confirmé jeudi le pape François, en affirmant ne pas disposer d’« éléments suffisants » pour aller de l’avant. Une décision qui indigne l’avocat de la plaignante et des associations luttant contre les violences sexuelles.

Mis à jour le 18 août
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

« Le pape François déclare qu’il n’y a pas d’éléments suffisants pour ouvrir une enquête canonique pour agression sexuelle de la part du cardinal Ouellet contre la personne F. », a indiqué le porte-parole du Vatican Matteo Bruni, dans un bref communiqué.

Il se base ainsi sur l’avis du père Jacques Servais, qui avait été chargé d’enquêter sur le dossier en janvier 2021, après que la plaignante eut écrit une lettre au pape François. Or, « la victime n’a jamais reçu de rapport », affirme son avocat, MAlain Arsenault. « C’est la première fois qu’on voit une conclusion du père Servais depuis un an et demi », s’indigne-t-il.

Selon nos informations, MM. Ouellet et Servais se connaissent très bien. Le père Servais faisait d’ailleurs partie du comité d’experts qui ont aidé le cardinal Ouellet à organiser son symposium sur le sacerdoce, au début de l’année.

MArsenault, aussi responsable de l’action collective contre le diocèse de Québec, ne se dit pas surpris de cette annonce, « compte tenu de l’habitude de l’Église catholique de ne pas voir ce qui doit être vu et de camoufler lorsque c’est trop évident ». L’avocat juge que cette décision du pape est contradictoire par rapport à ses déclarations lors de sa visite au Québec le mois dernier. « Au mois de juillet, il s’est excusé des agissements des membres du clergé. Au premier cas important qui se présente à lui, il dit qu’il n’y en a pas assez », déplore MArsenault.

PHOTO REMO CASILLI, ARCHIVES REUTERS

Le pape François et le cardinal Marc Ouellet, en février dernier

Mardi, le cardinal Marc Ouellet a été visé pour la première fois par des allégations d’agression sexuelle dans un document judiciaire. Âgé de 78 ans et actuel préfet de la Congrégation pour les évêques, Mgr Ouellet se serait livré à des attouchements déplacés à l’égard d’une stagiaire entre 2008 et 2010, alors qu’il était archevêque de Québec.

La plaignante reproche au cardinal Ouellet des massages, des caresses du dos « jusqu’à ses fesses » et des commentaires déplacés.

La jeune femme craignait tellement le cardinal qu’elle devait le « fuir » pendant les rencontres publiques, soutient-elle dans le document judiciaire.

Fait inhabituel : le communiqué cite directement les déclarations du père Servais. « Il n’y a aucun motif fondé pour ouvrir une enquête pour agression sexuelle de la personne F. de la part du Cardinal Marc Ouellet », affirme-t-il. « Ni dans son rapport écrit et envoyé au Saint-Père ni dans le témoignage via Zoom que j’ai recueilli par la suite en présence d’un membre du Comité diocésain ad hoc, cette personne n’a porté une accusation qui fournirait matière à une telle enquête », a aussi écrit le père Servais.

« Camoufler lorsque c’est trop évident »

Roger Lessard, porte-parole des victimes d’agressions sexuelles de prêtres, est du même avis qu’Alain Arsenault. « Je ne suis pas surpris. Ça prouve à quel point le pape banalise les gestes posés par le cardinal Ouellet », dit-il. Il craint que l’exclusion d’une enquête sur le cardinal ne dissuade des victimes de dénoncer leur agresseur. « C’est très malheureux pour les victimes. Le pape envoie un message clair. C’est prendre les victimes pour des imbéciles », s’exclame-t-il.

Pour la cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles, Mélanie Lemay, le refus du pape de déclencher une enquête « fait juste prouver que le Vatican, c’est un immense boys club ». « Un chum, c’est un chum. On en a une belle démonstration ici », poursuit-elle.

« C’est quand même particulier venant d’un pape qui prétend vouloir faire la lumière sur les abus dans l’Église prendre une posture comme celle-là. Pour moi, ça confirme la nécessité que les enquêtes concernant les violences sexuelles ne soient pas entre les mains des institutions qui sont elles-mêmes dénoncées, car elles sont toujours juges et parties », insiste Mme Lemay.

Il y a un manque de rigueur flagrant. On doit changer la façon de faire, et c’est urgent.

Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles

Au Réseau des centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC), la porte-parole Marie-Christine Villeneuve affirme que la situation est « décevante », voire « décourageante », pour bon nombre de victimes.

« Les personnes victimes peuvent avoir l’impression qu’avec ce genre de décisions là, on ne prend pas en considération ce qu’elles ont vécu et les conséquences que ça a sur elles. Ça peut aussi donner l’impression que l’agresseur est protégé. Et c’est tout à fait légitime, et normal, qu’elles se sentent comme ça dans le contexte », affirme-t-elle.

Avec Louis-Samuel Perron, La Presse, et l’Agence France-Presse