Le cardinal québécois Marc Ouellet est visé pour la première fois par des allégations d’agression sexuelle dans une procédure judiciaire déposée mardi. L’influent homme d’Église aurait posé des gestes de nature sexuelle sur une jeune femme dans les années 2000. Le pape François a même lancé une enquête sur le cardinal l’an dernier.

Mis à jour le 16 août
Louis-Samuel Perron
Louis-Samuel Perron La Presse

La plaignante reproche au cardinal Ouellet des massages, des caresses du dos « jusqu’à ses fesses » et des commentaires inappropriés. La jeune femme craignait tellement le cardinal qu’elle devait le « fuir » pendant les rencontres publiques, maintient-elle dans le document judiciaire. Le cardinal ne fait face à aucune accusation criminelle.

Le nom du puissant cardinal se retrouve aux côtés de dizaines de prêtres pédophiles dans le cadre d’une action collective visant le diocèse de Québec. Le dépôt de cette action collective a été autorisé par la Cour supérieure en mai dernier. Le procès doit être tenu ultérieurement.

Pas moins de 101 victimes soutiennent avoir été agressées entre 1940 et aujourd’hui par environ 88 prêtres ou membres du personnel du diocèse, selon les avocats du cabinet Arsenault, Dufresne et Wee, qui mènent de front cette action collective. La plupart des crimes allégués remontent aux années 1950 et 1960.

La plaignante, nommée « F » dans la requête, affirme avoir été agressée sexuellement par le cardinal Ouellet alors qu’elle était agente de pastorale au diocèse de Québec en 2008. Le Québécois de 78 ans est l’un des cardinaux les plus influents au Vatican depuis sa nomination comme préfet de la Congrégation pour les évêques. Le cardinal Ouellet avait même été pressenti pour succéder à Benoît XVI à l’époque.

« F » raconte avoir rencontré le cardinal pendant un repas de charité à Beauport en 2008. Après le repas, elle soutient que le cardinal Ouellet s’est soudainement mis à lui masser les épaules et à lui caresser le dos.

F demeure figée face à cette intrusion et ne sait pas comment réagir. F est troublée et un sentiment de malaise la suit pour le reste de la journée. Elle parle de cet évènement à des collègues par la suite.

Extrait de la poursuite

Quelques semaines plus tard, la jeune femme recroise le cardinal pendant un cocktail. Elle se sent pourchassée par celui-ci pendant la soirée et ressent un « profond malaise », indique le document judiciaire.

Un malaise « plus présent que jamais »

En 2010, « F » recroise en public le cardinal à deux occasions. Comme ils se voyaient pour la deuxième fois de la semaine, le cardinal lui dit qu’il peut bien l’embrasser à nouveau, car « il n’y a pas de mal à se gâter un peu », avance la requête. Un commentaire « complètement inapproprié », selon « F ».

« Le cardinal Marc Ouellet l’embrasse alors et glisse sa main le long du dos de F jusqu’à ses fesses. Ce geste surprend F qui ne sait pas comment réagir. Ce jour-là, plus que lors des rencontres précédentes, F comprend qu’elle doit fuir le cardinal Marc Ouellet autant que possible, le malaise qu’elle ressent est plus présent que jamais », indique la requête.

Selon « F », elle ne serait pas la seule femme à avoir eu ce « genre de problème » avec le cardinal Ouellet. La requête ne précise toutefois pas qui lui aurait fait cette confidence. C’est en assistant à une formation sur les agressions sexuelles en 2020 que « F » réalise avoir subi des agressions sexuelles aux mains de Marc Ouellet et d’un autre prêtre du diocèse de Québec, l’abbé Léopold Manirabarusha. En juin 2010, le cardinal Ouellet a quitté sa fonction d’archevêque de Québec.

En janvier 2021, « F » a évoqué les gestes du cardinal dans une lettre envoyée au pape François. Un mois plus tard, le Vatican a nommé le père Jacques Servais pour faire la lumière sur ces allégations, selon la requête.

Le père Jacques Servais semble avoir peu d’information et de formation sur les agressions sexuelles, en plus d’être possiblement un collaborateur du cardinal Marc Ouellet.

Extrait de la poursuite

« F » n’a reçu depuis aucune conclusion au sujet de sa plainte.

L’abbé Manirabarusha

La jeune femme maintient également avoir subi une quinzaine d’agressions sexuelles aux mains de l’abbé Léopold Manirabarusha en 2016. Ces agressions se sont déroulées dans le presbytère de Saint-Augustin et de Cap-Rouge, « toujours très rapidement et dans le secret ». La nature des agressions n’est pas précisée dans le document, à l’exception d’une fellation qui aurait été imposée par l’abbé à la bibliothèque. L’abbé Manirabarusha a été suspendu de son ministère en avril 2022.

L’avocat Alain Arsenault, responsable de l’action collective, a indiqué à La Presse attendre la réaction du diocèse de Québec. « On a déposé la requête, on a fait état de plusieurs choses troublantes et on attend de leurs nouvelles », a-t-il déclaré. Pour sa part, le diocèse de Québec n’entend pas commenter ces allégations.

Une autre action collective autorisée en mai dernier et pilotée par le même cabinet cible Les Frères des Écoles chrétiennes du Canada. Près de 200 victimes affirment avoir été agressées sexuellement par 115 religieux et membres de cette organisation entre 1940 et aujourd’hui.

« Aucunement surpris »

Roger Lessard, porte-parole des victimes d’agressions sexuelles de prêtres, n’est « aucunement surpris » que Marc Ouellet soit impliqué dans la requête.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Roger Lessard, porte-parole des victimes d’agressions sexuelles de prêtres

Nous aurons d’autres hauts gradés de l’Église accusés dans l’avenir, j’en suis convaincu.

Roger Lessard, porte-parole des victimes d’agressions sexuelles de prêtres

Il espère que l’action collective va se régler très rapidement. « J’ai suivi plusieurs recours, les Sainte-Croix, les Rédemptoristes, et ça prend toujours deux, trois, quatre, même cinq ans avant d’être réglé. Pourtant, ils savent qu’ils sont coupables. Ils prennent des avocats et mettent des bâtons dans les roues. C’est un peu odieux. C’est une seconde agression contre les victimes. Ils doivent payer », déclare-t-il.

Suzanne Tremblay, présidente et porte-parole de l’Association des jeunes victimes de l’Église, est du même avis. « Je n’étais pas surprise parce que je le savais depuis longtemps que des gens voulaient le dénoncer ». Mme Tremblay, qui a participé récemment à l'action collective intentée contre le diocèse de Chicoutimi, souhaite que les victimes de l’action collective « réussissent à se faire entendre ».

Avec la collaboration d’Alice Girard-Bossé, La Presse