La flambée de la violence armée dans le Grand Montréal a des répercussions jusque dans les hôpitaux. Dans un reportage immersif, La Presse vous raconte la course contre la montre de l’équipe de traumatologie de l’hôpital du Sacré-Cœur pour sauver la vie de jeunes victimes… qui ne collaborent pas toujours.

Publié le 14 mai
Textes : Caroline Touzin
Textes : Caroline Touzin La Presse
Photos : Olivier Jean
Photos : Olivier Jean La Presse

« Sur la ligne de feu »

PHOTO OLIVER JEAN, LA PRESSE

Le Dr Éric Piette discute avec un enquêteur.

« Combien de coups de feu as-tu entendus, Alex* ? »

Entre six et dix, répond le jeune homme allongé sur la civière.

« Est-ce que c’est la première fois que tu te fais tirer dessus ? », lui demande la Dre Ann-Marie Lonergan, chef d’équipe de traumatologie.

Même s’il est à peine sorti de l’adolescence, le patient n’en est pas à sa première fusillade.

J’ai déjà été « sur la ligne de feu », lâche-t-il, un brin arrogant.

Mais c’est la première fois qu’un tireur l’atteint.

Nous sommes l’automne dernier, par un soir de semaine. Le temps est maussade.

Malgré l’urgence de la situation, le calme règne dans la salle de réanimation de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

L’établissement est l’un des deux centres de traumatologie pour adultes de la métropole. Son territoire couvre tout le nord de l’île ainsi que Laval.

De nombreuses fusillades ont eu lieu dans ce secteur de la ville depuis deux ans. L’hôpital rattaché au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal a joué un rôle crucial pour sauver la vie des jeunes victimes de cette montée de la violence armée.

Sacré-Cœur a traité 24 blessés par balle en 2020-2021, comparativement à 10 trois ans plus tôt.

La Presse a eu un accès inédit au travail de l’équipe spécialisée ces derniers mois.

L’hôpital a été prévenu de l’arrivée d’Alex il y a environ 10 minutes. Les informations sont sommaires : homme de 18 ans, blessures par balle à l’abdomen et à une jambe ; rythme cardiaque très rapide.

Quand un « code 1-1-1 » est déclenché, « on se prépare pour la guerre », résume la Dre Lonergan. L’urgentologue de 44 ans aux yeux bleus perçants est une force tranquille. Après 10 ans de pratique, rien ne semble la stresser.

Ce soir, c’est elle, « la générale », soit la chef d’équipe de traumatologie. Le mot « Leader » est écrit en grosses lettres sur un autocollant apposé sur sa blouse.

Avec 10 minutes d’avis, son équipe a eu amplement le temps de réviser son plan de match.

Lorsque les ambulanciers ont débarqué, ils ont amené le jeune patient directement dans la salle de réanimation jouxtant l’entrée des véhicules d’urgence.

La scène rappelle un arrêt aux puits dans une course de Formule 1. Ici, chaque seconde compte.

La qualité de l’exécution de l’équipe soignante peut faire la différence entre la vie et la mort. Ou entre une vie sans séquelles et celle qui se poursuivra avec une invalidité permanente.

Chaque membre de l’équipe joue un rôle précis. Ils sont une douzaine. Des médecins, des résidents, un inhalothérapeute, trois infirmières, deux préposés aux bénéficiaires. La chorégraphie est fluide et la communication, efficace.

Deux policiers guettent l’entrée de la salle.

L’évaluation du patient se fait selon une formule en anglais qui fait penser à une comptine.

A pour airway. La bouche et la gorge d’Alex ne sont pas obstruées. B pour breathing. Il respire bien. C pour circulation. Il ne se vide pas de son sang. D pour disabilities. Alex est-il confus ? Paralysé ?

Bonne nouvelle : le patient est conscient. Il parle, même. Il est stressé d’avoir autant de gens penchés sur lui. Une infirmière tente de lui mettre une intraveineuse. Il refuse qu’on le touche. L’équipe doit pourtant le scruter sous tous ses angles pour ne rater aucune lésion.

Le patient a une plaie à l’abdomen et une autre à une cuisse.

L’urgentologue Éric Piette, un des « soldats » de l’équipe, cherche les autres plaies possibles, sachant que la victime a entendu entre six et dix coups de feu.

Le médecin ne doit pas rater d’autres blessures par balle. Il scrute attentivement son cuir chevelu. Il lui soulève les bras pour vérifier ses aisselles. Il écarte ses fesses.

Toutes les deux minutes, la Dre Lonergan – installée au pied du patient – annonce haut et fort les prochaines étapes.

« Je ne veux pas », répète le jeune homme au moindre geste de l’équipe médicale. Il devient agité, si bien qu’on lui administre un calmant par le nez. On lui souligne le risque qu’une balle ait perforé ses intestins.

Si on manque quelque chose, tu peux saigner, tu peux faire une infection, tu peux mourir. Une des complications possibles, c’est d’avoir un sac.

L’urgentologue Éric Piette, qui s’adresse au jeune patient

Le jeune patient fait-il preuve de bravade pour dissimuler sa peur ? En tout cas, il agit comme si ça ne le dérangeait pas de devoir changer son sac de stomie tous les jours pour le reste de sa vie. Une stomie, c’est le résultat d’une intervention chirurgicale qui consiste à amener une partie de l’intestin à la surface de l’abdomen pour y évacuer des selles.

En 17 minutes, le patient est stabilisé. Maintenant, il reste à le convaincre de passer les examens cruciaux.

*Son prénom est fictif, son histoire ne l’est pas.

À la recherche des balles

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Le Dr Éric Piette et la Dre Justine Lessard, du centre de traumatologie de l'hôpital du Sacré-Cœur

« S’il n’y a rien [sur le scan] ? »

Alex est toujours aussi méfiant. Il veut quitter l’hôpital au plus vite.

« Tu vas pouvoir avoir ton congé », le rassure le chirurgien traumatologue Adam Di Palma, présent près du patient.

Alex finit par accepter les examens du bout des lèvres.

Une fois dans la salle de scan, le jeune homme se débat lorsqu’on tente de lui insérer une canule dans le rectum.

« Je ne veux plus. Je ne veux plus. »

Cette fois-ci, c’est la Dre Lonergan qui le rassure : « L’examen dure à peine cinq minutes. »

« Si ce liquide sort des intestins, c’est qu’il y a un trou », lui explique-t-elle sur un ton très doux qui contraste avec l’attitude réfractaire du patient.

Il passera ensuite une série de radiographies pour que les médecins puissent voir les dommages causés par les balles.

Alex demande à voir ses parents. Ces derniers le rejoignent dans la salle de réanimation, leur manteau encore sur le dos.

La mère s’agrippe à son sac à main comme à une bouée.

Le jeune homme ne bronche pas en les voyant. Il a retrouvé ses airs de dur.

« Donne-moi ton téléphone », ordonne-t-il à sa mère. Le sien a été confisqué par la police.

La mère obéit, l’air inquiet. Elle le scrute des pieds à la tête. Son regard est triste. Elle lui flatte affectueusement un pied, ne sachant visiblement pas quoi faire d’autre.

Le père est tétanisé. Il parle à peine.

Alex ne perd pas de temps. Toujours allongé sur la civière, il se connecte sur les réseaux sociaux. Se vante-t-il d’avoir survécu à l’attaque ?

En tout cas, il se filme en montrant ses plaies toutes fraîches. Il a l’air fier.

Pendant ce temps, les Drs Di Palma et Lonergan fixent l’écran d’ordinateur sur lequel les images des radiographies apparaissent.

Les médecins font le « décompte ». À chaque blessé par balle, la même question : est-ce que la somme des trous dans la peau et des projectiles retrouvés dans le corps correspond à un nombre pair ?

S’il y a trois plaies et deux balles, c’est qu’il y a possiblement un problème. L’équipe de trauma a peut-être « manqué » une balle. Si elle en a raté une, les conséquences peuvent éventuellement être dramatiques pour le patient.

Sauf que parfois, de « vieilles » balles logées dans le corps d’un patient – vestige d’une fusillade antérieure – leur compliquent le travail. D’où les questions posées à Alex à son arrivée dans la salle de réanimation.

« Des enfants avec des armes »

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Le Dr Éric Piette et la Dre Justine Lessard, du centre de traumatologie de l'hôpital du Sacré-Cœur

« C’est ça qui est triste. On commence à les revoir. »

La montée de la violence armée à Montréal est telle que les médecins reconnaissent désormais certaines victimes… pour leur avoir sauvé la vie quelques mois plus tôt.

C’est le cas de la Dre Lonergan, qui se désole des conséquences dramatiques de cette crise sociale.

« Les chirurgiens les reconnaissent. Ils les ont ouverts d’ici jusque-là », raconte l’urgentologue en mimant le geste d’un scalpel qui coupe du bas du ventre à la poitrine.

Les médecins calculent à voix haute en fixant les radiographies d’Alex : un trou derrière le genou, un autre à la cuisse, deux autres dans le dos. Ils font des hypothèses sur la trajectoire des balles. Ils distinguent très bien un fragment de balle coincé dans la cuisse.

Les organes vitaux ont été épargnés. Aucun os fracturé.

« En gros, il est chanceux », résume la Dre Emma Duchesne, médecin résidente, qui observe également l’écran avec fascination.

Beaucoup de jeunes qui atterrissent ici sont « chanceux » parce que leurs ennemis « ne savent pas tirer », soutiennent ces médecins d’urgence.

Ce sont des enfants avec des armes à feu. Ce ne sont pas des gars de la milice entraînés.

La Dre Ann-Marie Lonergan

Personne n’est surpris de voir Alex se brancher sur les réseaux sociaux en pleine salle de réanimation. Ce n’est pas la première fois. « Les jeunes, de plus en plus, veulent leur téléphone ; ils veulent embarquer sur les réseaux sociaux. Ils veulent voir si ça parle d’eux », raconte le DDi Palma.

Le chirurgien traumatologue retourne auprès d’Alex pour lui annoncer la bonne nouvelle. Et, du même coup, il lui offre de retirer la balle coincée dans sa cuisse sous anesthésie locale.

« Je le ferai moi-même à la maison », lui répond le jeune homme.

Les parents, toujours à ses côtés, semblent désapprouver. Ils restent toutefois silencieux.

Le DDi Palma le lui déconseille gentiment. Trop de risques d’infection. Et il ajoute : « J’ai eu beaucoup de patients qui, des années plus tard, auraient préféré qu’on la retire, sinon, ça leur rappelle de très mauvais moments de leur vie. »

« Notre souci principal, c’est ta sécurité et ta santé », ajoute la Dre Lonergan, qui arrive en renfort pour tenter de convaincre le patient avec son attitude rassurante, presque maternelle.

La chef d’équipe de traumatologie prend aussi le temps de parler aux parents. « Votre fils semble avoir été très chanceux, dit-elle. On aimerait le garder en observation cette nuit. C’est ce qui nous semble le plus sécuritaire. »

« Un bon garçon »

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À l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, la « nouvelle normalité » consiste à recevoir des blessés par balle n’importe quand, même en plein jour.

« Alors on enlève la balle ou on la laisse là ? »

Le DDi Palma affiche un air détendu. N’empêche, il aimerait bien que le patient se branche.

Deux enquêteurs de police arrivent au même moment.

Alex les regarde avec défiance.

« J’ai rien vu », s’empresse-t-il de dire avant même qu’une question ne lui soit posée.

« As-tu une idée qui peut t’avoir fait ça ? »

« Non. »

Le patient n’a toujours pas lâché son cellulaire.

« Tu parles à des amis en ce moment ? », demande l’un des deux enquêteurs.

« Oui. »

Ils n’en tireront rien de plus. Les policiers se tournent vers les parents, qui semblent mal à l’aise. Ces derniers décrivent un « bon garçon ». Ils ne lui connaissent pas d’ennemi.

« Pensez-vous que votre fils va vouloir collaborer ? »

« Je ne sais pas », lâche le père.

« Moi, si je m’étais fait tirer dessus à 18 ans, ma mère voudrait que je collabore avec la police », lance l’enquêteur le plus expérimenté des deux.

Les parents ne savent pas quoi répondre.

Sous l’œil attentif du DDi Palma, la résidente de garde – la Dre Duchesne – retire le fragment de balle de la cuisse d’Alex et le dépose dans un pot stérile.

Le DDi Palma remet le contenant aux enquêteurs, de retour dans le corridor.

Les enquêteurs discutent avec le personnel soignant.

On est vraiment inquiets pour nos jeunes. Il y a dix ans, tu ne voyais pas ça, des ados de 15-16 ans se tirer dessus.

Les enquêteurs

Quatre ados ont été tués – deux par balle et deux autres poignardés à mort – depuis un an et demi à Montréal.

Alex a des fréquentations criminelles, selon les enquêteurs. « On se doutait malheureusement que ça allait lui arriver », dit l’un d’eux.

« Quand ils arrivent ici, ils ont soit très peur, soit très mal ou ils sont sur l’adrénaline et ils pensent qu’ils sont invincibles, alors ils veulent s’en aller à la maison, explique la Dre Lonergan. C’est bien rare qu’ils remettent leur mode de vie en question. »

Le DPiette a traité un patient l’an dernier qui s’était fait tirer dessus… pour la seconde fois. La première fois, il est sorti de l’hôpital avec une stomie. « Il n’avait pas l’air d’avoir changé de vie », raconte le médecin.

Alex va quitter l’hôpital durant la nuit, contre l’avis de l’équipe médicale.

Le jeune homme n’aura pas eu d’épiphanie. Du moins, pas le soir où il a frôlé la mort.

Le karma

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La Presse a documenté plusieurs cas de blessés par balle grâce à un accès inédit au travail de l’équipe de traumatologie de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal ces derniers mois. Le patient sur cette photo n’est pas celui dont nous parlons dans ce texte.

« Un autre chanceux. »

Le Dr Éric Piette lance cette remarque à voix haute en regardant les images des radiographies de Louis* sur l’ordinateur.

Dehors, il fait un froid glacial. L’automne est définitivement derrière nous. Nous sommes au cœur de l’hiver, en pleine cinquième vague de la pandémie.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la fusillade durant laquelle Alex a été atteint.

Les bars sont fermés. Personne n’a envie de mettre le nez dehors. Et pourtant, Louis est le quatrième blessé par balle en trois soirs qui atterrit à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

Tout comme Alex, Louis est un jeune homme visiblement contrarié – le mot est faible – d’être ici.

Aujourd’hui, le « général » – le chef d’équipe de traumatologie –, c’est le DPiette.

Les images des radios sont frappantes. La balle a fait éclater en mille morceaux le fémur de Louis.

L’une de ses jambes est repliée sur le côté dans une position bizarre, signe d’une possible fracture. Une cuisse est vraiment plus grosse que l’autre.

Mais ça aurait pu être pire. Le projectile est passé à moins de 1 cm d’une artère vitale.

« Avez-vous un bon ou un mauvais karma ? », demande à la blague une résidente à son « général » en s’arrêtant devant l’écran d’ordinateur pour observer les mêmes images.

« Ça dépend comment tu vois ça. C’est mon quatrième [blessé par balle] en trois soirs », lui répond l’urgentologue de 41 ans, détendu.

L’humour les aide à dédramatiser. Car la flambée de violence armée les inquiète beaucoup.

Au premier déconfinement, au cœur de l’été 2020, son équipe a traité des traumas pénétrants – par balle ou par arme blanche – tous les jours durant deux semaines. « C’était du jamais-vu », raconte le médecin qui pratique depuis 12 ans.

Et malheureusement, cette violence « se rapproche », illustre-t-il. L’an dernier, des coups de feu ont été tirés à proximité de la garderie des enfants des employés de l’hôpital, sur le boulevard Gouin.

Signe de la prolifération des armes à feu : en deux semaines, l’automne dernier, deux armes ont été trouvées par hasard dans les affaires de patients au moment de leur admission à l’hôpital. L’une d’elles était chargée.

La sécurité ne rapporte aucune autre saisie du genre depuis, mais il reste que cela a causé un certain émoi chez le personnel.

L’été dernier, le stationnement des urgences a été le théâtre d’un regroupement spontané à la suite de l’admission d’une victime d’un trauma par balle. La police est intervenue. Était-ce des jeunes venus témoigner de leur solidarité ? Ou le gang adverse venu « finir la job » ? Ce n’était pas clair. Encore une fois, l’évènement a rendu tout le monde très nerveux.

La flambée de violence armée gobe beaucoup de ressources à l’hôpital. Cela paralyse parfois les autres activités des urgences. Et des blessés graves – ceux qui sont atteints à la colonne vertébrale, par exemple – vont y faire des séjours prolongés.

Sans compter la charge émotive : « De voir un jeune de 22-23 ans se réveiller après un long séjour aux soins intensifs et apprendre qu’il sera cloué à un fauteuil roulant le reste de sa vie, c’est triste pour tout le monde », décrit le DPiette.

Un cas l’a particulièrement marqué : un jeune adulte – victime d’une erreur sur la personne – s’est fait tirer dessus alors qu’il était en compagnie de son frère autiste. Ce dernier n’a pas été blessé… du moins physiquement. Dans la salle de réanimation, le patient s’inquiétait plus des conséquences sur son frère, raconte l’urgentologue, que de son propre sort.

*Son prénom est fictif, son histoire ne l’est pas.

« Nouvelle normalité »

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La Presse a documenté plusieurs cas de blessés par balle grâce à un accès inédit au travail de l’équipe de traumatologie de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal ces derniers mois. Le patient sur cette photo n’est pas celui dont nous parlons dans ce texte.

À l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, la « nouvelle normalité » consiste à recevoir des blessés par balle n’importe quand, même en plein jour.

Avant la flambée de la violence armée, les traumas par balle survenaient surtout les fins de semaine, la plupart du temps le soir ou carrément au beau milieu de la nuit ; souvent à la sortie des bars.

Son collègue chirurgien traumatologue Adam Di Palma est surpris par la nette augmentation des « traumas pénétrants » – par balle ou par arme blanche.

J’ai fait ma formation en partie à Toronto, où je pensais que j’en avais vu beaucoup. Étrangement, depuis que je suis revenu à Montréal [il y a deux ans], c’est beaucoup plus occupé que je pensais.

Adam Di Palma, chirurgien

Les médecins demandent toujours au patient ce qui est arrivé, afin de le soigner le mieux possible. « On nous raconte souvent la même histoire : la victime ne sait pas pourquoi elle s’est fait tirer. C’est arrivé comme ça, sans raison. »

Nous sommes de retour avec Louis – notre « autre chanceux » – en ce début de soirée glaciale.

La victime – fin vingtaine – se tord de douleur, couchée sur la civière de la salle de réanimation. L’examen des pieds à la tête est confié au résident en chirurgie. À la recherche de trous de balle, le jeune médecin extirpe un sac de cocaïne dissimulé dans l’anus du jeune homme.

Le jeune médecin éberlué se tourne vers le chef de l’équipe de trauma.

« Mets ça de côté avec le reste », lance le DPiette en pointant l’amas de vêtements tachés de sang sur le plancher de la civière. Deux garrots installés plus tôt par les ambulanciers pour stopper les saignements des jambes du patient ont été lancés sur le tas.

« On peut appeler les radios pour bassin et hanche droite », demande le « général ». Une infirmière se consacre à la prise de notes. Elle fait le lien avec les autres départements. Tout va très vite. Debout devant son poste de travail – pas le temps de s’asseoir –, elle est d’une efficacité redoutable.

« Statut vaccinal ? », demande l’urgentologue.

« Non vacciné », répond l’infirmière.

Une forte odeur de marijuana – qui émane des vêtements du patient – règne dans la pièce.

« Ouf », s’exclame une autre infirmière dérangée par l’odeur.

« Ça prend un test COVID-19. Sa température est élevée », lance le DPiette. Il continue de donner des ordres quand l’équipe mobile de radiologie entre dans la salle. Cela fait à peine 15 minutes que le patient est arrivé.

Des marqueurs cutanés sont posés sur les plaies. Visibles sur les radiographies, ils aident l’équipe à déterminer la trajectoire des balles.

« Le trou est là », montre le DPiette en pointant la cuisse enflée.

« OK, tout le monde : on fait le film bassin/cuisse. »

Le personnel se retire pour se placer derrière un panneau qui le protégera des radiations.

Le patient hurle sans arrêt.

« Audrey, peux-tu donner une seconde dose de fentanyl ? demande le DPiette. Et dis-le-moi quand ce sera fait. »

« Seconde dose de fentanyl donnée », répond l’infirmière d’une voix forte.

Le DPiette regarde les premières images de radiologie avant de s’exclamer : « Deux balles. Deux trous. Merci, monsieur. » Le compte est pair. Des résidents en radiologie et en orthopédie sont appelés pour examiner le tout de plus près.

Louis sera envoyé en salle d’opération, où il passera sous le bistouri dans la soirée.

« Merci beaucoup, tout le monde. Je vous rappelle si j’ai besoin de vous », lance le médecin d’un calme olympien.

Le DPiette s’approche du patient pour lui résumer son état.

« Consommes-tu ? »

« Non. »

« C’est important que tu me dises la vérité. Ça influence les médicaments qu’on va te donner. »

« Du pot. »

« Prends-tu de la coke aussi ? On en a trouvé entre tes fesses. »

« Des fois. »

« Peux-tu la flusher ? », lui demande Louis, qui souhaite vraisemblablement s’éviter des ennuis avec la police.

Le médecin parvient à garder son sérieux. Non, il ne fera pas disparaître la drogue du patient dans les toilettes.

Le DPiette sort de la pièce pour discuter avec son collègue chirurgien traumatologue, le DHai Huynh. Ce dernier était en train d’opérer au bloc opératoire lorsqu’il a reçu le code sur son téléavertisseur qu’un trauma par balle était en route pour l’hôpital.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

« La balle est passée très proche des vaisseaux fémoraux qui irriguent la jambe, mais ne les a pas atteints, analyse-t-il en fixant l’écran qui montre les radiographies. Si des vaisseaux avaient été atteints, il aurait fallu faire des pontages et des reconstructions. »

Deux enquêteurs de police arrivent à l’instant.

« Bonjour, on vient récupérer les sacs bruns » dans lesquels ont été mis les effets du patient, disent-ils. Ils sont aussi curieux de regarder les images du scan.

Louis va « mériter » une grande tige de métal dans la jambe et un long séjour en réadaptation, leur résume le DPiette.

La résidente en chirurgie orthopédique – la Dre Ylan Tran – arrive à son tour. « Est-ce que je vais pouvoir remarcher ? », lui demande Louis, stressé. La Dre Tran – qui pourrait elle aussi remporter une médaille olympique dans la discipline de la zénitude – le rassure.

Depuis le début de l’été dernier, la jeune médecin calcule qu’elle a eu une dizaine de cas de blessés par balle.

On se fait une carapace. On m’avait bien préparée pour venir travailler ici.

La Dre Ylan Tran

Les enquêteurs demandent s’ils peuvent parler au patient. Après avoir reçu l’accord des médecins, ils s’approchent lentement en lui exhibant leur carte d’identité.

« Je veux parler à mon avocat », lâche Louis, visiblement tendu.

« Tu n’es accusé de rien, lui explique un enquêteur. J’ai besoin d’une déclaration de victime. On veut comprendre ce qui s’est passé. »

Le jeune homme ne collabore pas.

En sortant de la pièce, les policiers se regardent avec un air résigné.

« Ça va être une autre [enquête] facile », laisse tomber l’un d’eux.

La violence par armes à feu en hausse

Évènements impliquant des armes à feu à Montréal

  • 2021 : 213
  • 2020 : 133
  • 2019 : 84

Évènements impliquant des armes à feu à Laval

  • 2021 : 42
  • 2020 : 40
  • 2019 : 18

Sources  : Service de police de la Ville de Montréal et Service de police de Laval