La Régie de police du Lac des Deux-Montagnes enquête sur une série d’actes de vandalisme perpétrés à la fin du mois de juillet et au début du mois d’août chez le président du conseil d’administration de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal (CGMPM), Nicolas Villeneuve. Il a découvert avec frayeur que plus de 350 pommiers avaient été abattus dans son verger en pleine nuit.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Ce producteur maraîcher a démissionné de son poste il y a un peu plus d’une semaine tout comme les cinq autres autres administrateurs de l’organisme qui gère les marchés publics montréalais, dont le marché Jean-Talon, où il écoule ses pommes, ses fraises et ses melons.

Joint au téléphone par La Presse, M. Villeneuve s’est dit très inquiet pour sa sécurité et celle de sa famille. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a ouvert une enquête sur la gestion des marchés publics de Montréal à la suite d’un rapport accablant du contrôleur général de la Ville, qui a constaté de nombreuses irrégularités.

« Je ne sais pas si tout ça est lié », a-t-il laissé tomber, hésitant, en parlant des actes de vandalisme dont il a été victime et de son rôle de président du conseil de la CGMPM, plongée dans la pire crise de son histoire.

PHOTO FOURNIE

Plus de 350 pommiers ont été saccagés dans le verger de Nicolas Villeneuve.

La Régie de police du Lac des Deux-Montagnes explore la possibilité qu’il y ait un lien entre les deux événements. « C’est quelque chose que nous prenons en considération, a déclaré à La Presse l’agent Christopher Harding. La perte de M. Villeneuve est extrêmement importante. »

Série de méfaits

Le 28 juillet, la toile d’un dôme d’entreposage de machinerie, installé dans la ferme familiale de Saint-Joseph-du-Lac, à 50 kilomètres de Montréal, a été coupée à la base avec un couteau, ce qui a entraîné des dommages de 40 000 $, a-t-il précisé.

Une semaine plus tard, durant la nuit du 3 au 4 août, plus de 350 petits pommiers ont été coupés avec un sécateur dans le verger du Domaine Villeneuve. « Les arbres n’étaient pas matures, mais assez vieux pour produire des pommes, a indiqué M. Harding. Des tuyaux d’irrigation ont aussi été coupés. »

Puis, le 7 août, un homme s’est introduit par effraction dans la résidence de M. Villeneuve.

On pense que quelqu’un est au courant de ces méfaits et qu’il pourrait dénoncer le ou les coupables.

L’agent Christopher Harding

La Régie de police du Lac des Deux-Montagnes, qui collabore avec le SPVM, a publié un communiqué hier matin pour demander au public de l’aider à résoudre cette série de crimes.

Jamais, dans le passé, M. Villeneuve n’avait été la cible de vandales.

« Il y a une enquête en cours, ajoute Nicolas Villeneuve, visiblement nerveux. Je ne peux pas divulguer d’informations. En plus, c’est la saison des récoltes. J’ai beaucoup à faire. J’en ai par-dessus la tête. »

Le maraîcher possède un kiosque au marché Jean-Talon, où, selon le contrôleur général de la Ville, de nombreux abus ont été commis au fil des ans : revente d’espaces et sous-location de baux par les membres, utilisation de locaux à des fins personnelles, pratiques douteuses, etc.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le marché Jean-Talon

Depuis avril 2018, M. Villeneuve présidait le conseil d’administration de l’organisme qui gère depuis 1993 les 15 marchés publics de Montréal, les quatre plus gros étant les marchés Jean-Talon, Atwater, Maisonneuve et celui de Lachine. Il a été confronté, dans ce qui était son premier mandat, à une situation troublante.

Problèmes nombreux

À titre de gestionnaire, la CGMPM gère les opérations quotidiennes des marchés, perçoit les loyers et en verse une partie à la Ville en guise de redevance. De plus, elle sous-loue les espaces intérieurs et extérieurs à ses membres, administre les places de stationnement et entretient les lieux. Son mandat lui a été confié par la Ville, qui détient les terrains sur lesquels sont aménagés les marchés.

À l’automne 2018, le contrôleur général, Alain Bond, a analysé le fonctionnement de la Corporation après avoir reçu des allégations de mauvaise gestion. Son rapport, déposé en décembre, fait état de nombreux problèmes et recommande à la Ville de s’impliquer davantage dans sa relation avec les marchés publics montréalais, réduite depuis 25 ans à un lien locateur-locataire.

« La Corporation souffre d’un sérieux manque d’encadrement », écrit M. Bond dans le document de 24 pages.

Nos rencontres et les divers documents consultés nous ont permis de constater différentes faiblesses au sein du conseil d’administration, entre autres au niveau de la compréhension du rôle de l’administrateur, de son indépendance, des conflits d’intérêts et ultimement, de la compétence globale.

Extrait du rapport du contrôleur général

Selon Robert Beaudry, responsable du développement économique et commercial au comité exécutif de la Ville, la directrice générale Isabelle Laliberté, nommée en octobre 2018, avait entrepris un ménage au sein de l’organisme pour assainir la gouvernance et obtenir de l’expertise extérieure pour le conseil d’administration, formé de revendeurs, d’agriculteurs et de marchands.

« Le fait que seuls les membres en règle, qui sont exclusivement commerçant ou producteur, sont éligibles à un poste d’administrateur pose la problématique d’indépendance de jugement et de conflit d’intérêts parce qu’ils se retrouvent, dans tous les cas, à prendre des décisions qui les concernent directement et personnellement », indique le contrôleur général.

M. Bond ajoute, dans son rapport, que la Corporation a du mal à apporter les modifications qui s’imposent, « car l’intérêt personnel de plusieurs membres barre la route à ces changements qui sont nécessaires pour un développement des marchés publics ».

Craintes et « solidarité »

C’est dans ce contexte où l’administration tentait d’assainir la gouvernance de la CGMPM que les membres du conseil d’administration ont remis leur démission, « par crainte à leur intégrité personnelle », selon la directrice générale Isabelle Laliberté.

M. Villeneuve a démissionné dans la semaine du 11 août. Il a été imité par les autres administrateurs de la Corporation, mis au courant des actes de vandalisme commis sur sa ferme.

« Le conseil d’administration a pris de bonnes décisions et il a fait ce qu’il avait à faire. Il y a du bon personnel en place. Je suis convaincu que ça va bien aller », dit Christian Marois, ex-membre du conseil d’administration.

Ce producteur, propriétaire d’une ferme à Saint-Joachim-de-Shefford, avait été élu en 2016 et s’apprêtait à terminer un premier mandat de deux ans. Il dit avoir remis sa démission pour manifester sa solidarité avec ses collègues.

« Je suis quelqu’un de très intègre dans la vie », dit l’agriculteur qui exploite un kiosque de fruits et légumes au marché Atwater.

« Je pense que j’ai fait une très bonne job comme administrateur. À la prochaine assemblée générale, s’ils veulent encore de moi, je vais faire un autre deux ans », assure-t-il.

La crise en dates

• Décembre 2016

Marc Angers, directeur général de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal (CGMPM), prend sa retraite. Il avait été nommé peu de temps après la création de l’organisme, en 1993.

• Avril 2018

Nicolas Villeneuve est élu président du conseil d’administration de la CGMPM.

• Été 2018

Le contrôleur général de la Ville de Montréal, Alain Bond, reçoit des allégations de mauvaise gestion de la CGPMP. Les informations font état d’un manque de suivi de la part de la Ville, de la vente d’emplacements par des sous-locataires et d’antécédents de gestion déficiente de l’organisme. M. Bond décide de vérifier ces allégations.

• Octobre 2018

L’actuelle directrice générale de la CGPMP, Isabelle Laliberté, est nommée. Elle succède à Michel Gonsalves. Le contrat de M. Gonsalves avait été résilié au bout d’un an par le conseil d’administration, à la suite d’une enquête interne ayant permis de constater des lacunes dans sa gestion.

• Décembre 2018

Le contrôleur général remet un rapport accablant à la Ville. Il constate que le conseil d’administration n’a pas joué son rôle et que la direction de l’organisme n’a pas su imposer un cadre de fonctionnement optimal. Il estime que la Ville doit prendre les devants et apporter les changements nécessaires pour assurer une bonne gouvernance, en collaboration avec la nouvelle directrice.

• Semaine du 11 août 2019

Les membres du conseil d’administration démissionnent en bloc.

• 20 août 2019

Le rapport du contrôleur général, qui ne devait pas être rendu public, fuite dans les médias.